Vie

Ecoute-moi!

Auteur: Ulla

 

 « Tu ne m’écoutes jamais.» « Si, je t’écoute. » « Non, tu ne m’écoutes pas ! Répète ce que je viens de dire ! » Il n’était pas rare d’entendre de tels échanges entre Philippe et Sylvia. Après vingt-cinq années de mariage Philippe s’était accommodé des douces causeries de sa femme dont il ne comprenait pas toujours le sens. Dans le fond, elle n’avait pas tout à fait tort. En la conduisant à la gare ce matin, il n’avait écouté sa femme que d’une oreille distraite. Elle allait rendre visite à sa mère qui était malade et serait absente de la maison durant cinq ou six jours. Il se dirigea vers la cuisine en fredonnant. Il se versa une nouvelle tasse de café. Que c’était bon de se retrouver seul et de pouvoir enfin agir à sa guise, d’écouter tranquillement la radio, de lire son journal sans être dérangé et sans se faire rappeler une chose ou une autre! Il n’avait rien de spécial à reprocher à Sylvia. Ils avaient trouvé un terrain d’entente et pris ensemble de nouvelles habitudes. ? Emu, il pensa à son profond instinct maternel qu’elle focalisait sur lui à défaut d’enfants.

Soudain, il sentit le besoin de lui faire plaisir. De quoi avait-elle donc parlé ces derniers temps et qui lui tenait tant à cœur? Quelque chose concernant le réduit, oui c’était ça. C’était en fait une cave qu’il voulait aménager depuis longtemps en atelier de bricolage. Mais il n’avait encore pas eu le temps de le faire. Il était maintenant rempli de vieilleries et de choses superflues qu’il n’avait pas encore euesle temps de débarrasser. Il ne pouvait pas se rappeler quand il y était venu pour la dernière fois. Sylvia voulait certainement qu’il fasse enfin du rangement dans cette pièce. Elle serait bien étonnée. Déjà en route vers la cave, il fit demi-tour pour aller chercher sa radio et déposer son portable. Il se délecterait ainsi de musique tout en bricolant.

Tout réjoui, Philippe descendit les escaliers menant à la cave, ouvrit la porte de celle-ci et hésita un court instant. Tiens, c’est bizarre! La serrure semblait grippée. Il faudrait qu’il s’en occupe plus tard, pour l’instant ce n’était pas pressant. Il voulait d’abord se faire une idée de l’état des lieux. Alors qu’il cherchait du regard un endroit pour poser sa radio, la porte se referma derrière lui. Il y avait un courant d’air quelque part. Il se retourna et s’étonna de tout ce qu’ils avaient pu accumuler dans cette pièce. Un sacré boulot l’attendait. Il empoigna machinalement la radio. Et stop ! Qu’est-ce que c’est ? La voix bienveillante et pleine de sagesse de Sylvia. Elle avait inséré une cassette. Il voulait déjà presser sur le bouton, mais il se ravisa. Peut-être devrait-il se donner la peine de bien l’écouter ? Il décida de rembobiner la bande.

« Mon chéri », commença-t-elle, « comme je sais que tu ne m’écoutes jamais lorsque je te parle, prête cependant une oreille attentive à ce qui suit, il s’agit de quelque chose de très important. S’il-te-plaît, ne descends surtout pas à la cave! Il est fort possible que tu aies soudain une envie irrésistible de te rendre utile. Mais blague à part, c’est très sérieux. Quelque chose cloche dans la serrure. Nous aurions dû la remplacer depuis longtemps. Je te l’ai dit et redit plusieurs fois et je n’ose plus descendre seule à la cave depuis des semaines. »

Il en avait assez entendu. Soudain, une sueur froide le saisit. Avant même d’avoir atteint la porte, il avait compris. Il était enfermé et pris au piège dans cette cave sentant le moisi et munie de minuscules fenêtres grillagées. Il secoua la serrure, frappa à la porte, la martela de ses poings et hurla de toutes ses forces. Combien de temps s’écoulerait avant que quelqu’un ne remarque son absence ou peut-être ne l’entende? On était samedi. Même lundi personne ne s’apercevrait de son absence puisqu’il travaillait à son compte. Sylvia appellerait certainement et s’étonnerait que personne ne réponde. Si la chance était avec lui, déjà ce soir, mais peut-être seulement demain. Et que ferait-elle ensuite ? Entreprendrait-elle quelque chose pour se rassurer ? Et si ce n’était pas le cas, combien de temps pouvait-il survivre ici, sans eau ? Quatre jours ? Cinq jours ou plus ? Il n’en avait aucune idée.

Saisi de panique, il s’aperçut que la voix de Sylvia lui parlait toujours. « Mon chéri, tu ne m’as jamais écoutée aussi longtemps. Est-ce que cela en a valu la peine ? »


Traduction: Annelise Délèze