Récemment il fut question au Café philo, de savoir, si quelqu’un possédait encore un débarras ou un grenier, comme nous les avons connus lorsque nous étions enfants : une pièce plus ou moins spacieuse, mal éclairée, soit au grenier ou à la cave. Un endroit qui nous attirait beaucoup, parce que nous croyions encore aux fantômes, et qu’il n’y avait rien de plus passionnant que de chercher dans tout ce bric-à-brac et ces trouvailles, de quoi nous amuser: des meubles devenus inutiles, des vêtements démodés, des chaussures usées, des piles de magazines et de vieux bouquins, des jeux qui ne plaisaient plus et bien d’autres choses encore, bref, tout ce que le chiffonnier ne voulait pas emporter, c’est cela qui faisait le charme d’un débarras. Jadis débarras avait bien cette signification-là, aujourd’hui, si on en trouve dans les appartements modernes, cette pièce est plutôt un entrepôt ou un réduit. De là les objets bien conservés partent à la brocante, d’autres sont jetés à la collecte des encombrants ou autres déchets. Pourtant, bien des objets cassés ou jetés pourraient être réparés par des mains habiles et, avec un peu de fantaisie, ressusciter comme œuvre d’art, ainsi qu’on peut le voir actuellement au Musée Tinguely à Bâle.
Nos petits « débarras-miniatures » sont tous ces tiroirs personnels, armoires et boîtes, que nous remplissons au fil des années de souvenirs de toutes sortes, avant tout de vieilles lettres et de photographies. Avec l’âge on ressent le besoin de tout regarder et de tout classer, une activité à la fois intéressante et touchante, avec surprises garanties. Dernièrement je reçus une pile de photos de mon enfance. Je me vois entrain de jouer dans un tas de sable et me souviens volontiers de la couleur rouge de mon tablier que j’affectionnais tant. Puis je regardai la photo arrachée un peu maladroitement de son cadre ovale, celle de mon père malheureusement décédé jeune de façon tragique, qui me regarde de ses yeux sombres avec l’esquisse d’un sourire. C’est là que surgit en moi le nom d’un sentiment que je mis un certain temps à retrouver dans mon vocabulaire : mélancolie. Cela ranima en moi l’univers de tous ces gens, que j’ai connus dans mes jeunes années et qui m’étaient familiers. L’effet puissant que laissent ressurgir les temps passés, agit aussi au regard de vieux documents, bulletins et diplômes, non seulement de par leur contenu, mais aussi leur présentation. Tous des témoins du temps passé, comme le sont pour moi les anciens bulletins scolaires, les livres d’études ainsi que les certificats d’examens datant de 1945.
Dernièrement je retirai de mon petit réduit une vieille valise en cuir de crocodile. Elle appartenait jadis à un parent, un élégant vieux garçon, qui, mélomane et amateur de théâtre fut aussi un sponsor généreux d’évènements culturels. Lors de nombreux voyages qui l’amenèrent autant en Italie que dans les pays nordiques, cette valise l’accompagnait : de nombreuses étiquettes multicolores pas trop défraîchies, portant le nom de grands hôtels des villes visitées et d’autres lieux, servaient à rehausser l’aspect extérieur devenu mat et laid, malmené par de nombreuses éraflures. Moi aussi, j’ai visité presqu’une génération plus tard, toutes ces villes et ces lieux. Cela me relie au défunt, dont je ne connais que peu de choses glanées dans les lettres qui en restent ou par ouï-dire. Sur quelques photos un peu floues il n’est pas facile à reconnaître, par contre son portrait, peint à l’huile, séjourna quelque temps au grenier et, chaque fois que j’avais à faire là-haut, nous nous regardions l’un l’autre (entre temps, le tableau a trouvé ailleurs une place plus digne).
C’est donc avec un regard nouveau que je considère cette valise : comme un héritage longtemps dédaigné, auquel je veux prêter attention et en prendre soin, afin de lui confier plus tard tout ce qui m’est personnel, en particulier mes journaux intimes et de nombreux cahiers, dans lesquels j’ai noté tout ce que j’ai vécu en voyages, ce que j’ai vu et pensé. Elle devrait aussi conserver mes images et dessins, ma biographie, du moins dans la mesure où j’aurai le loisir de l’écrire.
Quelle masse de papier ! Est-ce que quelqu’un pourrait s’y intéresser ? Peut-être oui, peut-être non… Me vient une idée : je vais déposer l’une ou l’autre « vreneli » entre les pages. Celui qui trouvera la piécette sera sans doute surpris, et je prendrai part de manière invisible au plaisir de la découverte.
Mais d’abord, au travail ! Quand j’y pense, j’en ris déjà et m’apprête à refermer mon débarras privé…demain est un autre jour !
Traduction: Irène Frey
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