Emmanuel Kant, Honoré de Balzac, Jean-Jacques Rousseau, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, les Dumas père et fils, La Fontaine et Larousse, Anatole France et Voltaire, André Gide et bien d’autres encore, figuraient jadis à l’Index Romanus, la liste des livres prohibés par l’Eglise catholique. C’est en 1559 que le pape Paul IV introduisit l’Index Romain; sa dernière parution date de 1948, toutefois avec des rajouts jusqu’en 1962. Finalement 6000 livres figuraient sur la liste.
Il était interdit aux catholiques, sous peine d’excommunication, de lire ces livres. L’Index servait aussi d’outil d’inquisition. Ce ne furent pas seulement les écrits hérétiques, perçus comme blasphémateurs, qui tombèrent sous le coup de la censure. Même des ouvrages scientifiques, tels «Le dialogue sur les deux grands systèmes du monde» de Galilée, les splendides histoires d’amour de Balzac, des livres de Victor Hugo ou de Stendhal se retrouvèrent à l’index des livres prohibés.
Il fallut attendre le deuxième Concile du Vatican, pour que cette ineptie prît fin. Paul IV avait introduit l’Index, c’est un autre Paul, cette fois le pape Paul VI, qui le supprima en 1966. Le cardinal «proto-diacre» Alfredo Ottoviani – qui fut avant tout le dernier cardinal à qui revint l’honneur de couronner un pape- déclara le 9 avril lors d’une interview dans un magazine, que «l’Index n’avait plus de raison d’être». Le 14 juin s’ensuivit sa «suppression» officielle par le pape.
S’agissait-il d’un discernement tardif ou était-on simplement débordé. Quand on pense qu’aujourd’hui un million environ de nouveaux titres apparaissent sur le marché de par le monde - en 1966 il n’y en avait bien sûr pas encore autant - la réponse est simple. À l’époque déjà, le Vatican ne disposait pas de suffisamment d’inquisiteurs - lecteurs, les dénommés «flaireurs d’hérésie», pour venir à bout de pareil afflux. Ainsi dut-il renoncer le cœur lourd à la belle tradition de poursuivre des écrivains.
C’était il y a 45 ans. Pas si loin que cela en fait. Mais l’Église a toujours eu des rapports compliqués avec les livres, ainsi, déjà dans les premiers temps et le Moyen-âge sévissait cette fameuse coutume de brûler des livres. En l’an 325 les livres d’Arius et de ses disciples furent brûlés pour hérésie après le Premier Concile de Nicée. Lors d’autres conciles, des dispositions analogues furent prises pour détruire par le feu les écrits jugés hérétiques «sub conspectu judicum».
En 1242 eut lieu à Paris le «Brûlement du Talmud». 24 charretées de livres juifs collectés dans tout le royaume de France brûlèrent deux jours durant. Lors de cet autodafé, les livres furent entassés pour la première fois en forme de bucher et brûlés « in maxima multitudine» à Paris. Ce sont les évêques du pays qui durent convaincre le roi Louis IX, de faire brûler douze mille exemplaires du Talmud à Paris. Ce n’est pas de leur propre initiative qu’ils agirent, mais sur ordre du pape Grégoire IX. Il y eut encore d’autres papes, qui prirent plaisir à voir brûler des livres : Innocent IV, Clément IV, Jean XII, Paul IV, Pie V et Clément VIII. Ces grands et pieux pontes ecclésiastiques auraient pour un peu détruit toute la littérature juive.
Au vingtième siècle suivirent encore d’autres imitateurs impudents, des profiteurs en quelque sorte. Le plus connu fut un certain sieur de Braunau au bord de l’Inn. En 1933 il fut l’initiateur de l’«Aktion wider den undeutschen Geist» («action contre l’esprit non germanique»). Dans le cadre de cette action la« Deutsche Studentenschaft» (associations d’étudiants) brûla publiquement des milliers de livres lors de manifestations rituelles.
L’époque de la censure et de l’Inquisition est révolue. Et c’est bien ainsi, le pape écrit lui-même des livres. Par exemple «Jésus de Nazareth», tome 1 et 2. Ou «Lumière du monde - Le pape, l’Église et les signes du temps». Et bien sûr aussi «Sel de la terre – le christianisme et l’Église catholique au seuil du IIIème millénaire». N’est-il pas rassurant de constater, que d’autres religions universelles ne connaissent pas d’Index ?
Il serait bon et grand temps, qu’on en finisse avec ces autodafés. Hélas, à tout bout de champs brûlent des drapeaux, des voitures ou des livres. C’est jouer avec le feu. Incendier des drapeaux en guise de manifestation, pour exprimer des opinions. En mai dernier, à Budapest, des activistes de droite ont, lors d’une manifestation contre le gouvernement d’Orban organisée avec les syndicats, brûlé le drapeau national d’Israël.
En Irlande du Nord, il y a une bonne semaine de cela, un groupe de 60 à 100 personnes a attaqué des immeubles de la population catholique. Toujours le même scénario: Des rues jonchées de pierres, des cocktails Molotow enflammés, des vandales cagoulés et d’innombrables véhicules des forces de sécurité d’Irlande du Nord. C’est la dénommée «short strand area» dans la capitale d’Irlande du Nord, qui fut touchée.
Le monde islamique quant à lui, préfère les drapeaux américains et les livres chrétiens. Fin mai 2010 des centaines d’Anciens et de Nouveaux Testaments furent réquisitionnés et brûlés dans la ville-frontière de Sardash à l’ouest de l’Iran. Qu’il s’agisse de drapeaux ou de livres, trop souvent c’est la croyance qui sert de déclencheur, d’instigateur ou tout simplement de moyen pour parvenir à ses fins.
«Ceci ne fut qu’un début… là où l’on brûle des livres, on brûlera tôt ou tard des hommes».Cette citation du drame Almensor d’Heinrich Heine ne pourrait être plus vraie. Bien que parue en 1823, elle est plus que jamais d’actualité.
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Lectures défendues...
Kurt,
je salue ton remarquable écrit concernant l'Index émanant du Vatican ; je voudrais souligner que la Congrégation de l'Index était déjà disparue depuis 1917 ; si bien que l'abolition de l'Index en 1966 relève simplement du relâchement de l'Église catholique concernant ce sujet.
Il faudrait également souligner un point important concernant les lectures ; ici au Québec, il était défendu au petit peuple de lire la bible sous couvert qu'ils n'était pas assez intelligent pour interpréter correctement ce qui y était dit.
En Suisse catholique en était-t-il de même ?
Je dois également te confier que j'ai pu lire l'intégrale des oeuvres de Zola, (mis à l'Index) grâce à des amis Européens qui me les faisaient parvenir ; par la suite je les acquis grâce aux Éditions Rencontre, une bonne institution Suisse.
YVON.
Mourir pour des idées, d'accord ; mais de mort lente. Georges Brassens.