Photo : Boscolo, aboutpixel.de
Après leur retraite de nombreux retraités vont plus souvent faire des randonnées, entreprennent de beaux voyages, s'engagent dans des associations pour l'élevage d'animaux domestiques. Lui, Paul B*, a commencé à boire.
Au début, une, deux bières par jour, ensuite plus. Après deux ans, à 64 ans, il a eu besoin de quatre litres par jour. L'alcool évitait à B. de réfléchir sur (ce qu'il pensait) le non sens du reste de sa vie. Cela le tranquillisait. Et cela devint un substitut pour ses relations humaines qui devenaient de plus en plus rares.
Avant, B. avait dirigé avec réussite une entreprise. A cette époque, le manager n'avait pas de temps pour cultiver des hobbys. Tant qu'il a travaillé, B. a toujours pu contrôler sa consommation d'alcool. Mais, avec la retraite, le vide a toujours pris plus de place. C'est à ce moment là que l'alcool s'est offert pour combler le trou qu'il ressentait.
Presqu'un tiers des personnes âgées alcooliques ont commencé à entrer dans une situation de dépendance après leur soixantième année. Les experts ne sont pas d'accord pour affirmer que cette dépendance arrive surtout aux personnes qui ont essentiellement orienté leur vie sur la productivité et le travail. Cependant, ils sont d'accord sur le fait que le phénomène de l'alcoolisme chez les personnes âgées va augmenter dans l'avenir: « Du fait du vieillissement démographique, il y aura un toujours plus grand nombre de personnes âgées et isolées. Car, dans notre société, on observe une tendance vers l'isolement », constate Thomas Meyer, médecin en chef de la clinique Forel à Ellikon et chef du forum d'experts sur l'alcoolisme des personnes âgées dans le canton de Zurich.
L'isolement ou le sentiment de ne plus être utile favorise la tentation de se raccrocher à la bière, au vin ou à la vodka. L'alcool (du moins le croit-on) permet de surmonter la perte du travail, la mort d'un(e) partenaire et d'ami(e)s. Il console du fait que les facultés physiques déclinent. Beaucoup de seniors essayent aussi d'atténuer par l'alcool les troubles du sommeil, leurs infirmités ou leurs maux. Mais le prix qu'ils devront peut-être payer pour cela est élevé.
Les experts ne sont pas en mesure de dire exactement combien de personnes deviennent dépendantes de l'alcool en vieillissant. En effet, la plupart d'entre elles boivent sans que personne ne le remarque. Elles cachent les bouteilles vides dans la buanderie, par exemple, remplissent des bouteilles de whisky qu'elles ont vidées avec de l'eau dans le bar du salon, ou vont boire dans la nature.
Comme le dit Meyer, « la plupart d'entre elles mènent cependant une vie tellement isolée qu'elles n'ont pas besoin de cacher le fait qu'elles boivent ». Souvent, dans cette classe d'âge, le contrôle social par des collègues, des parents ou des amis fait défaut.
Dans les maisons pour personnes âgées, une personne sur trois boit
Dans une enquête effectuée dans le canton de Bâle-Ville, environ quatre pour cent des personnes âgées de plus de soixante cinq ans chez les hommes et deux pour cent chez les femmes avouent boire l'équivalent de 1,2 respectivement 0,9 litre de bière par jour. Les spécialistes partent cependant de l'hypothèse que les chiffres réels sont en fait nettement plus élevés: ils supposent qu'environ dix pour cent des personnes de plus de 60 ans boivent trop. Selon Jacqueline Sidler, directrice de la section préventive de l'Institut suisse pour les problèmes de l'alcool et autres toxicomanies, « dans les cliniques psychiatriques, on estime que le pourcentage des personnes âgées dépendantes de l'alcool pourrait atteindre jusqu'à 40 pour cent, et dans les hôpitaux généraux, plus encore ». Selon des enquêtes par échantillon effectuées dans des maisons de retraite et des hospices, jusqu'à un tiers des résident(e)s aurait un problème d'alcool.
Pour Sidler, la question est de savoir « dans quelle mesure on est prêt à vouloir regarder en face ce phénomène ». Par sentiment de honte, bien des personnes concernées refusent de reconnaître leur dépendance, vis-à-vis d'elles-mêmes, mais aussi de leur famille, leurs connaissances et leurs voisins. Ou bien, elles font remarquer que l'alcool a aussi des effets positifs ». Beaucoup disent aussi: <je ne bois pas plus qu'avant >. «Cela est souvent vrai», souligne Meyer, et il explique: «en vieillissant, on ne supporte plus autant d'alcool qu'avant.»
A partir de 50 ans environ, la bière, le vin et les schnaps font plus d'effet que quand on était plus jeune. A partir de cet âge, la part d'eau dans le corps diminue de telle sorte que l'alcool se répartit dans un volume d'eau du corps diminué et a donc un effet plus fort. De plus, les reins et le foie fonctionnent de moins en moins bien en vieillissant, et ceci ralentit l'élimination de l'alcool. Avec l'âge aussi, l'irrigation sanguine du cerveau devient souvent moins bonne. Meyer en conclut: « si l'alcool s'ajoute à tout cela, c'est une mauvaise combinaison. »
Combinaison malicieuse
Comme l'objecte le thérapeute des dépendances, les médicaments, en particulier les tranquillisants et les somnifères (de la famille de la benzodiazépine) que prennent beaucoup de personnes âgées, renforcent l'action de l'alcool ou bien « la rendent imprévisible ». « La benzodiazépine, plus l'alcool, plus l'âge, on ne peut pas dire que c'est vraiment bon pour la santé. »
Bien souvent, des troubles de l'équilibre contribuent au fait que l'on a besoin de soins permanents et, en combinaison avec l'alcool, ils provoquent rapidement des chutes avec pour conséquence des fractures des os. Chez B. la dépendance devint évidente, le jour où, sous l'influence des pour mille, il se fractura le bras. Moins de 24 heures après son arrivée à l'hôpital, l'ex-chef d'entreprise présentait des symptômes de manque évidents et graves.
Pour les médecins de famille, il est souvent difficile de reconnaître les problèmes d'alcool chez les seniors. Les troubles de la mémoire causés par l'alcool sont facilement méconnus parce qu'on les croit causés par une démence provoquée par la vieillesse, les chutes seront uniquement expliquées par des troubles de l'équilibre et l'incontinence occasionnelle due à l'ivresse par un affaiblissement de la vessie.
De leur côté, les membres de la famille qui soupçonnent que les problèmes viennent de l'alcool, n'osent souvent pas en parler ouvertement. Ou bien, ils considèrent le fait de boire comme sans importance quand on devient vieux. Jacqueline Sidler s'oppose au préjugé très répandu selon lequel une thérapie ne vaut plus la peine chez les seniors. « Les chances de se libérer de l'alcool sont même meilleures chez les personnes ayant atteint un grand âge. »
Le but n'est pas nécessairement l'abstinence
Meyer partage également cette opinion. De nombreux médecins et thérapeutes ne savaient même pas qu'en l'espace de dix séances de thérapie, on peut déjà atteindre de bons résultats: « Les personnes âgées sont souvent plus radicales et conséquentes que les plus jeunes quand il s'agit de changer leur comportement ». C'est pourquoi il conseille de parler du problème de la dépendance par rapport à l'alcool, « mais pas sur un ton moralisateur! »
Le but du traitement n'est pas nécessairement l'abstinence totale. « Une thérapie est réussie si elle minimise les dommages que l'alcool provoque pour le cerveau et les autres organes, les visites chez le médecin et les accidents et si elle augmente l'autonomie et la qualité de vie d'une personne ».
Comme le dit le psychiatre, il ne s'agit pas dans un traitement « de rechercher une centaine de fois quelles sont les causes du problème », mais de trouver comment il serait possible de changer le comportement des personnes concernées. La thérapie de groupe est la méthode idéale; celle-ci permet par ailleurs aux participants de sortir un peu de leur solitude. « De plus, on devrait traiter les personnes âgées dans un environnement dans lequel ils se sentent chez eux.»
* Les noms et les détails ont été changés.
Test sur soi-même:
www.sfa-ispa.ch/index.php?IDcat=16&IDcat16visible=1&langue=F
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