D’abord un mot sur les commodités de la fabrique : Nous habitions à une demi-heure à pied de la fabrique, mais aucun Blanc ne s’y rendait à pied, tout le monde possédait une voiture. Notre fabrique était à cette époque la plus grande de toute l’île.
La vie à la plantation de canne à sucre
À 4 ans, notre fils eut la bonne idée de remplir
le réservoir d’essence de la voiture
d’eau, parce que dans l’après-midi nous
étions juste arrivés à rentrer au
garage avant la panne d’essence. Lorsque j’entendis
le lendemain matin mon mari jurer de tous les noms, j’eus
juste le temps d’attraper mon fils et de fuir avec lui chez
ma voisine et amie Marie-Claire.
Comme employés, nous vivions gratuitement dans une maison
disposant d’un grand jardin et d’une piscine. Un
cuisinier, un jardinier et une femme de ménage
étaient aussi mis à notre disposition. Nous
devions par contre payer la gouvernante des enfants. Après
la récolte de canne à sucre en
décembre, chaque famille recevait 50 kg de sucre.
À cela venait s’ajouter quatre grosses carpes qui
rejoignaient le congélateur, et un demi-cochon que
l’on salait et que l’on découpait
ensuite en morceaux pour les conserver au
réfrigérateur. Les familles blanches recevaient
chaque jour un litre de lait cru. Il contenait tellement de
crème que je la recueillais durant deux jours pour en faire
des caramels. Une fois par mois, les tondeuses à gazon
débarquaient chez nous, conduites par les meilleurs hommes noirs. Enfin, nous recevions aussi des légumes
gratuitement dans la mesure où nous n’en
cultivions pas dans notre jardin potager (le cresson de rivière est
aussi bien meilleur qu’en Suisse).
La récolte de canne à sucre commençait
début novembre et se terminait fin décembre. Les
Tamouls et les Indiens du Sud dévolus à ce
travail coupaient les tiges de canne à sucre à la
main à l’aide d’une machette. Les femmes
les bottelaient en fagots d’environ 20 kg et les chargeaient
sur un camion. Durant cette période, la fabrique tournait
jour et nuit. Mon mari était chimiste et devait constamment
tester des échantillons de canne à sucre. La
haute teneur en sucre était primordiale. Notre fabrique
exportait principalement les cannes à sucre et la cassonade
en Grande-Bretagne. Les raffineries se trouvant en Grande-Bretagne, on
ne raffinait pas.
Nous aromatisions nos boissons avec du sucre brun brut. Nous pouvions
obtenir en tout temps une bouteille de mélasse
qu’il fallait boire rapidement vu qu’elle
fermentait très vite. De cette fermentation
découlait le rhum de mélasse de couleur brune
aussi appelé rhum traditionnel que les connaisseurs
considèrent toujours comme le meilleur rhum qui soit. Pour
les Européens, on fabriquait en Europe le rhum blanc.
Sur l’île Maurice, le travail était
réparti selon les ethnies. Les Indiens du Sud et les Tamouls
travaillaient dans les plantations de canne à sucre. Les
Indiens du Nord étaient des marchands de textiles ou des
propriétaires de stations-service. Les Chinois de condition
modeste tenaient un petit magasin d’alimentation, les riches
possédaient un restaurant où l’on
mangeait particulièrement bien, ou alors vendaient de la
vaisselle en porcelaine, des couverts et des chemins de table en
broderie de Chine. Les Noirs étaient en
général employés de maison et
considérés comme peu travailleurs. Les Blancs
possédaient des librairies, étaient
ingénieurs ou chimistes ou bien avaient assez de fortune
pour ne pas devoir travailler et passaient leur temps à
voyager.
Les Blancs étaient très sportifs. En dehors de la
récolte de canne à sucre, ils jouaient tous les
jours au tennis, au squash ou au golf. Nous avions chez nous quatre courts de
tennis. Ils pratiquaient aussi la pêche en haute mer et la
plongée sous-marine.
Sur notre plantation vivaient principalement des Blancs qui restaient
entre eux et ne se mélangeaient pas aux autres habitants. En
tant qu’Européen, il est difficile de faire la
différence, mais ici, blanc ne signifie pas toujours blanc.
Il y a les Blancs de race pure, ensuite les Blancs aux ¾ qui
ont un ¼ de leurs aïeuls noirs, il y a encore les
½ Blancs et enfin les ¼ Blancs. Chaque Mauricien
connaissait très bien son arbre
généalogique et celui de son voisin.
Là où nous habitions, il n’y avait que
de purs Blancs, seul le père de Marie-Claire
était ¾ blanc.
La vie des femmes
Les femmes blanches organisaient chaque mois un pique-nique sur une
petite île privée sise non loin de la fabrique.
Nous nous rendions en voiture jusqu’au
débarcadère où nous prenions le bateau
qui nous conduisait en cinq minutes sur l’île. Les
enfants non scolarisés nous accompagnaient avec leur nounou.
Les gouvernantes sont appelées en mauricien «
nénénes ». Pendant que nous bavardions
entre nous et que nous allions de temps en temps dans l’eau,
elles jouaient avec les enfants ou les berçaient.
Le sable de l'
Île Maurice est considéré dans le
monde entier comme le sable le plus fin; il ressemble à de
la farine. On ne prend pas de coup de soleil, car, dès que
l’on sort de l’eau, on se roule dans le sable qui
fait alors office de protection solaire. La finesse du sable
dépend des courants marins. (En France, on trouve du sable
très fin sur les îles Porquerolles et
très granuleux sur les côtes de Hyères).
Les Mauriciennes n’aimaient pas rester allongées
au soleil sur la plage comme le font les Européennes. Elles
jouaient, se racontaient les derniers ragots et
s’assoupissaient à l’ombre
feutrée des filaos. Les enfants
n’étaient jamais exposés au soleil et
n’étaient autorisés à
patauger que quelques minutes dans l’eau.
Ma fille a fait ses premiers pas dans l’eau sur la plage. Ce
fut une expérience très gaie : trois pas puis
plouf dans l’eau, encore trois pas et à nouveau
plouf dans l’eau. Et ça s’est
répété pendant cinq bonnes minutes.
Elle riait de bon cœur. J’avais une petite fille
joyeuse, contente et toujours de bonne humeur. La seule chose qui
n’allait pas chez elle, c’étaient ses
dents. Elle mangeait déjà de la viande
découpée en petits morceaux bien avant
qu’elle n’ait une seule dent. Sa toute
première dent de lait apparut à 16 mois. Ce fut
un grand événement fêté en
famille comme il se doit avec quelques photos-souvenirs à
l’appui.
Nous restions généralement à la plage
de 9 h à 15 h 30. Ensuite nous rangions tout et rentrions
à la maison accueillir les enfants revenant de
l’école.
L’école sur les îles
L’école se trouvait en ville. Nos enfants
prenaient le bus scolaire avec les enfants indiens à qui les
parents pouvaient payer une formation scolaire. Les écoliers
commençaient dès l’âge de
cinq ans. En première année, ils apprenaient
à parler et à écrire deux langues.
L’anglais est la langue officielle, le français la
langue semi-officielle. En plus ils parlaient tous le
créole, certains parlaient à la maison
l’hindi, le chinois ou le tamoul. Mes enfants savaient
très bien jurer en chinois, moi aussi d’ailleurs.
Ma fille n’avait que 5 ans et 6 mois lorsqu’elle
commença sa scolarité. Contrairement aux autres
enfants qui allaient à l’école chez les
sœurs de Notre Dame de Lorette, nous avions opté
pour l’école privée
française « Labourdonnais »
chaperonnée par l’Alliance Française,
car nous pensions déjà à des
études ultérieures en France pour notre fille.
Tous les enfants âgés de 5 à 15 ans
attendaient le bus le long de la route vers 8 heures. Le chauffeur
s’arrêtait devant une maison où
étaient rassemblés quelques enfants et continuait
ainsi de maison en maison jusqu’à ce
qu’il eût embarqué tout le monde. Les
élèves fréquentant
l’école de Lorette mangeaient à la
cantine. Les enfants indiens, eux, emportaient une collation de chez
eux. Ma fille avait juste le temps de manger chez une de mes
belles-sœurs tant la pause de midi était courte
(70 minutes). L’école
commençait à 9h15 et se terminait à
15h. Les enfants étaient donc de retour à la
maison vers 16 heures. Les vacances scolaires duraient 3 mois
½ entre juillet et octobre.
Dominique débuta l’école sans aucun
problème, jusqu’au jour où elle apprit
à lire. Elle reçut des cours de soutien scolaire
durant 6 mois. Lorsqu’elle eut compris le
mécanisme de la lecture, plus personne ne put
l’arrêter. Elle passa tous ses moments libres
à lire, et il fut très difficile de lui faire
lâcher ses livres pour d’autres
activités.
Lorsque Patrick entra aussi l’école, je
commençai sérieusement à
m’ennuyer. Autrefois, aucune femme de race blanche ne
travaillait. Je réussis pourtant à persuader mon
mari que je pourrais donner des cours de tricotage et de crochetage
à l’école « Labourdonnais
». Ainsi je pus accompagner en ville mes enfants deux fois
par semaine. Seules les filles ayant terminé leurs
devoirs et devant attendre le bus pouvaient prendre part à
mon cours. J’officiais donc
bénévolement comme maîtresse de travaux
manuels durant deux ans.
À ses débuts, mon fils Patrick rencontra de
très gros problèmes scolaires. Il
était très lent et dut
répéter la première classe.
À la fin de l’année scolaire, le
directeur de l’école me fit venir et
m’expliqua que quelque chose n’allait pas chez
Patrick. Mon enfant n’était ni paresseux ni
bête, mais il était beaucoup trop lent
comparé aux autres enfants. Il me proposa de faire examiner
mon fils chez un médecin suisse. Je partis donc en Suisse
avec les enfants. Un pédiatre et un psychiatre
auscultèrent Patrick à l’aide
d’électrodes posées sur la
tête. Ils diagnostiquèrent qu’il
souffrait d’un léger TDA ou trouble
déficit de l'attention et disaient que les
symptômes disparaîtraient lors de la
puberté.
De retour à l’Île Maurice, je fis part
du pronostic impitoyable à mon mari et au directeur de
l’école. Celui-ci estima qu’il serait
préférable pour Patrick de rentrer en Suisse, car
ici, il n’y avait pas d’école
spécialisée pour ces « cas spéciaux». Nous attendîmes encore un an, mais comme les
résultats scolaires ne s’amélioraient
pas, et avec l’accord de mon mari et de mes beaux-parents, je
déménageais en Suisse avec les enfants.
Madagascar, Ile Maurice et retour en Suisse (1)
Madagascar, Ile Maurice et retour en Suisse (2)
Madagascar, Ile Maurice et retour en Suisse (3)
On a en moyenne 75 ans a passer sur terre. La moindre des politesse est d'en faire au moins une fois le tour