Société

Madagascar, Île Maurice et retour en Suisse (4)

Madagascar, Île Maurice et retour en Suisse (4)

La quatrième partie traite de la vie à la plantation de canne à sucre et à la plage ainsi que des premières expériences scolaires de mes enfants.   Un champ de canne à sucre

Carte Ile MauriceD’abord un mot sur les commodités de la fabrique : Nous habitions à une demi-heure à pied de la fabrique, mais aucun Blanc ne s’y rendait à pied, tout le monde possédait une voiture. Notre fabrique était à cette époque la plus grande de toute l’île.

La vie à la plantation de canne à sucre
À 4 ans, notre fils eut la bonne idée de remplir le réservoir d’essence de la voiture d’eau, parce que dans l’après-midi nous étions juste arrivés à rentrer au garage avant la panne d’essence. Lorsque j’entendis le lendemain matin mon mari jurer de tous les noms, j’eus juste le temps d’attraper mon fils et de fuir avec lui chez ma voisine et amie Marie-Claire.

Comme employés, nous vivions gratuitement dans une maison disposant d’un grand jardin et d’une piscine. Un cuisinier, un jardinier et une femme de ménage étaient aussi mis à notre disposition. Nous devions par contre payer la gouvernante des enfants. Après la récolte de canne à sucre en décembre, chaque famille recevait 50 kg de sucre. À cela venait s’ajouter quatre grosses carpes qui rejoignaient le congélateur, et un demi-cochon que l’on salait et que l’on découpait ensuite en morceaux pour les conserver au réfrigérateur. Les familles blanches recevaient chaque jour un litre de lait cru. Il contenait tellement de crème que je la recueillais durant deux jours pour en faire des caramels. Une fois par mois, les tondeuses à gazon débarquaient chez nous, conduites par les meilleurs hommes noirs. Enfin, nous recevions aussi des légumes gratuitement dans la mesure où nous n’en cultivions pas dans notre jardin potager (le cresson de rivière est aussi bien meilleur qu’en Suisse).

La récolte de canne à sucre commençait début novembre et se terminait fin décembre. Les Tamouls et les Indiens du Sud dévolus à ce travail coupaient les tiges de canne à sucre à la main à l’aide d’une machette. Les femmes les bottelaient en fagots d’environ 20 kg et les chargeaient sur un camion. Durant cette période, la fabrique tournait jour et nuit. Mon mari était chimiste et devait constamment tester des échantillons de canne à sucre. La haute teneur en sucre était primordiale. Notre fabrique exportait principalement les cannes à sucre et la cassonade en Grande-Bretagne. Les raffineries se trouvant en Grande-Bretagne, on ne raffinait pas.

Nous aromatisions nos boissons avec du sucre brun brut. Nous pouvions obtenir en tout temps une bouteille de mélasse qu’il fallait boire rapidement vu qu’elle fermentait très vite. De cette fermentation découlait le rhum de mélasse de couleur brune aussi appelé rhum traditionnel que les connaisseurs considèrent toujours comme le meilleur rhum qui soit. Pour les Européens, on fabriquait en Europe le rhum blanc.

Sur l’île Maurice, le travail était réparti selon les ethnies. Les Indiens du Sud et les Tamouls travaillaient dans les plantations de canne à sucre. Les Indiens du Nord étaient des marchands de textiles ou des propriétaires de stations-service. Les Chinois de condition modeste tenaient un petit magasin d’alimentation, les riches possédaient un restaurant où l’on mangeait particulièrement bien, ou alors vendaient de la vaisselle en porcelaine, des couverts et des chemins de table en broderie de Chine. Les Noirs étaient en général employés de maison et considérés comme peu travailleurs. Les Blancs possédaient des librairies, étaient ingénieurs ou chimistes ou bien avaient assez de fortune pour ne pas devoir travailler et passaient leur temps à voyager.

Les Blancs étaient très sportifs. En dehors de la récolte de canne à sucre, ils jouaient tous les jours au tennis, au squash ou au golf. Nous avions chez nous quatre courts de tennis. Ils pratiquaient aussi la pêche en haute mer et la plongée sous-marine.

Sur notre plantation vivaient principalement des Blancs qui restaient entre eux et ne se mélangeaient pas aux autres habitants. En tant qu’Européen, il est difficile de faire la différence, mais ici, blanc ne signifie pas toujours blanc. Il y a les Blancs de race pure, ensuite les Blancs aux ¾ qui ont un ¼ de leurs aïeuls noirs, il y a encore les ½ Blancs et enfin les ¼ Blancs. Chaque Mauricien connaissait très bien son arbre généalogique et celui de son voisin. Là où nous habitions, il n’y avait que de purs Blancs, seul le père de Marie-Claire était ¾ blanc.

La vie des femmes
Les femmes blanches organisaient chaque mois un pique-nique sur une petite île privée sise non loin de la fabrique. Nous nous rendions en voiture jusqu’au débarcadère où nous prenions le bateau qui nous conduisait en cinq minutes sur l’île. Les enfants non scolarisés nous accompagnaient avec leur nounou.

Les gouvernantes sont appelées en mauricien « nénénes ». Pendant que nous bavardions entre nous et que nous allions de temps en temps dans l’eau, elles jouaient avec les enfants ou les berçaient.

Le sable de l' Île Maurice est considéré dans le monde entier comme le sable le plus fin; il ressemble à de la farine. On ne prend pas de coup de soleil, car, dès que l’on sort de l’eau, on se roule dans le sable qui fait alors office de protection solaire. La finesse du sable dépend des courants marins. (En France, on trouve du sable très fin sur les îles Porquerolles et très granuleux sur les côtes de Hyères).

Les Mauriciennes n’aimaient pas rester allongées au soleil sur la plage comme le font les Européennes. Elles jouaient, se racontaient les derniers ragots et s’assoupissaient à l’ombre feutrée des filaos. Les enfants n’étaient jamais exposés au soleil et n’étaient autorisés à patauger que quelques minutes dans l’eau.

Ma fille a fait ses premiers pas dans l’eau sur la plage. Ce fut une expérience très gaie : trois pas puis plouf dans l’eau, encore trois pas et à nouveau plouf dans l’eau. Et ça s’est répété pendant cinq bonnes minutes. Elle riait de bon cœur. J’avais une petite fille joyeuse, contente et toujours de bonne humeur. La seule chose qui n’allait pas chez elle, c’étaient ses dents. Elle mangeait déjà de la viande découpée en petits morceaux bien avant qu’elle n’ait une seule dent. Sa toute première dent de lait apparut à 16 mois. Ce fut un grand événement fêté en famille comme il se doit avec quelques photos-souvenirs à l’appui.

Nous restions généralement à la plage de 9 h à 15 h 30. Ensuite nous rangions tout et rentrions à la maison accueillir les enfants revenant de l’école.

L’école sur les îles
L’école se trouvait en ville. Nos enfants prenaient le bus scolaire avec les enfants indiens à qui les parents pouvaient payer une formation scolaire. Les écoliers commençaient dès l’âge de cinq ans. En première année, ils apprenaient à parler et à écrire deux langues. L’anglais est la langue officielle, le français la langue semi-officielle. En plus ils parlaient tous le créole, certains parlaient à la maison l’hindi, le chinois ou le tamoul. Mes enfants savaient très bien jurer en chinois, moi aussi d’ailleurs.

Ma fille n’avait que 5 ans et 6 mois lorsqu’elle commença sa scolarité. Contrairement aux autres enfants qui allaient à l’école chez les sœurs de Notre Dame de Lorette, nous avions opté pour l’école privée française « Labourdonnais » chaperonnée par l’Alliance Française, car nous pensions déjà à des études ultérieures en France pour notre fille.

Tous les enfants âgés de 5 à 15 ans attendaient le bus le long de la route vers 8 heures. Le chauffeur s’arrêtait devant une maison où étaient rassemblés quelques enfants et continuait ainsi de maison en maison jusqu’à ce qu’il eût embarqué tout le monde. Les élèves fréquentant l’école de Lorette mangeaient à la cantine. Les enfants indiens, eux, emportaient une collation de chez eux. Ma fille avait juste le temps de manger chez une de mes belles-sœurs tant la pause de midi était courte (70 minutes).  L’école commençait à 9h15 et se terminait à 15h. Les enfants étaient donc de retour à la maison vers 16 heures. Les vacances scolaires duraient 3 mois ½ entre juillet et octobre.  

Dominique débuta l’école sans aucun problème, jusqu’au jour où elle apprit à lire. Elle reçut des cours de soutien scolaire durant 6 mois. Lorsqu’elle eut compris le mécanisme de la lecture, plus personne ne put l’arrêter. Elle passa tous ses moments libres à lire, et il fut très difficile de lui faire lâcher ses livres pour d’autres activités.

Lorsque Patrick entra aussi l’école, je commençai sérieusement à m’ennuyer. Autrefois, aucune femme de race blanche ne travaillait. Je réussis pourtant à persuader mon mari que je pourrais donner des cours de tricotage et de crochetage à l’école « Labourdonnais ». Ainsi je pus accompagner en ville mes enfants deux fois par semaine. Seules les filles ayant terminé leurs devoirs et devant attendre le bus pouvaient prendre part à mon cours. J’officiais donc bénévolement comme maîtresse de travaux manuels durant deux ans.

À ses débuts, mon fils Patrick rencontra de très gros problèmes scolaires. Il était très lent et dut répéter la première classe. À la fin de l’année scolaire, le directeur de l’école me fit venir et m’expliqua que quelque chose n’allait pas chez Patrick. Mon enfant n’était ni paresseux ni bête, mais il était beaucoup trop lent comparé aux autres enfants. Il me proposa de faire examiner mon fils chez un médecin suisse. Je partis donc en Suisse avec les enfants. Un pédiatre et un psychiatre auscultèrent Patrick à l’aide d’électrodes posées sur la tête. Ils diagnostiquèrent qu’il souffrait d’un léger TDA ou trouble déficit de l'attention et disaient que les symptômes disparaîtraient lors de la puberté.

De retour à l’Île Maurice, je fis part du pronostic impitoyable à mon mari et au directeur de l’école. Celui-ci estima qu’il serait préférable pour Patrick de rentrer en Suisse, car ici, il n’y avait pas d’école spécialisée pour ces « cas spéciaux». Nous attendîmes encore un an, mais comme les résultats scolaires ne s’amélioraient pas, et avec l’accord de mon mari et de mes beaux-parents, je déménageais en Suisse avec les enfants.

Madagascar, Ile Maurice et retour en Suisse (1)  

Madagascar, Ile Maurice et retour en Suisse (2)

Madagascar, Ile Maurice et retour en Suisse (3)



 

Commentaires

Portrait de Plumich

J'ai enfin trouvé du temps pour lire les pages de ta jeunesse. Voudrais tu retourner à Maurice ? Tes enfants y vivent ils ? Je suis curieuse :zzz :grin bon dimanche Plumich

On a en moyenne 75 ans a passer sur terre. La moindre des politesse est d'en faire au moins une fois le tour

Ton récit est passionnant, Muriel!

petite inattention de ma part. En mauricien les gouvernantes s'appelent nénénes et en malgache c'est ramatou. :?