Ma petite-fille âgée de sept ans me questionnait dernièrement sur tout ce que j’avais vécu. Je lui racontais un peu ma vie, jusqu’à ce qu’elle me dise gentiment: « Mais grand-père, tu devrais écrire tes souvenirs, je suis sûre que mes cousins seraient aussi intéressés à les connaître ». « Oui, pourquoi pas ? » finis-je par dire et je partis à la recherche de mes petits carnets.
Les élans
Les pays nordiques m’ont toujours fasciné. En
1968, je décidais de m’installer en
Suède avec ma femme, une Suédoise brunette aux
yeux noisette, rencontrée à Paris durant les
mouvances de mai 68.
Je dus réorganiser complètement ma vie : trouver
un appartement, mettre mes papiers en ordre et surtout trouver un
nouveau travail comme correspondant indépendant.
Mes beaux-parents habitaient une petite île
appelée Torö et située à
environ 70 km au sud de Stockholm. Plage privée et
magnifique nature sauvage.
Une fois, nous partîmes en voiture visiter
l’extrémité de
l’île. La route était étroite
et serpentait à travers les bosquets et les prés.
C’était une véritable route de montagne
avec peu de visibilité. A chaque moment un panneau
m’avertissait d’un danger bien particulier.
« Attention ELAN ». Je ralentis
donc.
Nous continuâmes à monter à allure
modérée, lorsque tout à coup,
à 50 mètres, un élan me fit
face au milieu de la route. Je stoppais la voiture à 20
mètres de lui, c’était un petit.
« Prends garde! », me répliqua ma femme
assise à côté, « les parents
suivent ». Elle eut à peine le temps de le dire
qu’ils étaient là. Sans
m’accorder le moindre regard, le petit continua son chemin.
Il avait déjà une belle taille, mais lorsque je
vis la mère encore plus grosse et puissante et ensuite le
mâle avec ses immenses bois sur la tête qui
stationnait au milieu de la chaussée, j’en eus le
souffle coupé et je commençais à
trembler parce que le mâle restait planté
là à nous observer.
Que faire?
« Reste calme et attends! » me conseilla ma femme.
Je passais précautionneusement la marche
arrière au cas où… Lorsque le petit et
sa mère eurent disparu, le mâle les suivit. Enfin,
je respirais à nouveau normalement, car j’avais
encore en tête le récit de ces mâles qui
chargent les voitures lorsqu’ils sont accompagnés
de leur progéniture.
Encore sous le coup de l’émotion, nous
finîmes par atteindre Ankerudden, le bout de
l’île. Après un café
très fort et un « smörgås
», sorte de sandwich suédois, ma femme prit le
volant et nous rentrâmes à la maison. Ce ne fut
pas notre dernière rencontre avec un élan, mais
à chaque fois j’ai éprouvé
le même étonnement.
PS: Là où je le préfère,
c’est dans mon assiette en rôti, surtout lorsque
c’est mon beau-frère qui l’a abattu.
Moustiques et ours
Je me rendis une fois pour un reportage à Kiruna, la ville
suédoise la plus septentrionale, celle des mines de minerai
de fer, du soleil de minuit et de l’ESRANGE, le centre
européen de recherche spatiale.
Après une journée éreintante,
passée à visiter les mines de fer et à
dîner copieusement, nous pûmes admirer le
spectacle fantastique du soleil de minuit. Il était minuit
à notre montre et c’était clair comme
en pleine journée. La mine à ciel ouvert sise
à nos pieds éclatait de splendeur,
éclairée par la lumière
rosée du soleil. Une seule chose me dérangea: les
moustiques, une armée de moustiques. Ils avaient
l’air de m’apprécier
particulièrement.
Ce fut aussi le cas le jour suivant, à l’ESRANGE,
le fameux centre européen de recherche spatiale
d’où sont lancés ballons-sondes et
fusées-sondes. Toutes les installations sont
entourées d’une haute clôture de fil de
fer barbelé. Et partout des panneaux
d’interdiction en plusieurs langues : « Ne pas
nourrir les ours ».
« Je trouve cela cocasse », fis-je remarquer à notre guide. « Prenez donc mes jumelles et regardez là-bas, à environ 100 mètres, ce gros rocher devant le petit buisson », me suggéra-t-il.
Aussitôt dit, aussitôt fait, et à ma grande surprise j’y découvris quatre ours, dont deux oursons. Ce fut pour moi un moment inoubliable ; malheureusement une myriade de moustiques était à nouveau au rendez-vous.
Lorsque l’un de ces suceurs de sang me piqua sur le bras
– c’était
l’été, il faisait très chaud
et je portais une chemise à manches courtes
– j’écrasai le monstre. Une
dame lapone en costume traditionnel me posa gentiment la main sur
l’épaule et m’expliqua quelque chose
dans sa langue gutturale. Le guide me le traduisit : « Il ne
faut jamais faire ça, sinon toute la famille se
ramène pour l’enterrement! ».
Comme elle avait raison, je fus soudain assailli par une
nuée de moustiques. Heureusement que je pus me
réfugier rapidement dans le bus.
De retour à la maison, ma femme me demanda quelques jours
plus tard d’un air malicieux si j’étais
récemment sorti sans chapeau. Comment pouvait-elle le
savoir? « Ta calvitie naissante ressemble
à un magnifique paysage lunaire: vallonnée et
pleine de petits cratères », me fit-elle doucement
remarquer.
L’amour que me portent ces satanés moustiques
reste encore à ce jour un mystère pour moi.
Je n’exagère pas
Le déjeuner du vendredi était une tradition: une
demi-douzaine de correspondants étrangers
stationnés à Stockholm se retrouvait chaque
vendredi au restaurant Prinzen pour un repas en commun. Un
attaché de presse du Ministère des Affaires
étrangères était aussi souvent
présent. Il s’appelait Lars et était un
grand amateur de pêche. Parmi les journalistes, on comptait
encore deux autres fanatiques de pêche. Ce
n’était pas mon cas. Rester des heures au bord
d’un ruisseau ou d’une rive à essayer de
dompter le poisson ne présentait aucun
intérêt à mes yeux.
Mais il arrive parfois des miracles. Un jour, Lars nous proposa de
visiter la plus grande fabrique suédoise
d’accessoires de pêche, ABU, située
à Mörrum au sud de la Suède.
Nos deux fans de pêche, Robert Skole (se prononce comme le
mot « skål » (skol signifiant «
santé! ») et Johnny Walker (ce n’est pas
un gag, il s’appelle effectivement comme ça)
furent naturellement tout de suite séduits par cette
idée et réussirent à me convaincre de
faire le déplacement. Nous fûmes finalement six
à vouloir participer à la visite de cette
fabrique et à la partie de pêche qui suivrait.
Quelques jours plus tard, je reçus une invitation du service
de presse du Ministère des Affaires
étrangères. Nous partîmes pour
Mörrum à la fin de
l’été. Le fabricant nous accueillit
chez lui dans son pavillon de pêche, un de ces merveilleux
« stugor » suédois, sorte de chalet
idyllique en bois de couleur rouge de Falun (badigeon rouge
suédois) aux encadrements de fenêtres blancs et
situé le long d’un petit ruisseau
privé, le Mörrumsån.
Après notre réception, nous visitâmes
la fabrique où le taximètre « Halda
» vit autrefois le jour et d’où sortent
désormais des moulinets de précision et des
cannes à pêche dernier cri.
Chacun disposait le lendemain d’une telle canne à
pêche et d’un tel moulinet. On se dirigea vers le
ruisseau où les « apprentis pêcheurs
» reçurent une brève instruction pour
apprendre à jeter l’appât et
à faire des nœuds. Lorsque nous eûmes
compris un peu le principe, nous nous lançâmes
à l’assaut du poisson. Après quelques
essais infructueux, quelque chose mordit à ma ligne.
J’eus besoin de presque une heure pour ramener mon
énorme prise jusqu’à la rive.
C’était mon premier saumon. Il pesait 4 kg.
Je pris définitivement goût à la
pêche lorsque deux heures plus tard, je pêchais mon
deuxième saumon de 3.5 kg.
C’était vraiment mon jour. Je dus encore apprendre
à nettoyer l’intérieur du poisson : le
couper par le milieu pour lui retirer les entrailles. (En
Suède, on ne rentre pas à la maison sans avoir
vidé le poisson de ses abats.)
De retour à Stockholm, nous nous revîmes le
vendredi suivant. Johnny Walker eut l’idée de
fonder un club de pêche. En tant que membre d’un
club, on peut bénéficier d’une
réduction sur le permis de pêche dans les
différents cours d’eau. Le I.J.F.C (pour Club
international des pêcheurs journalistes) vit ainsi le jour.
Nous allâmes régulièrement
pêcher le brochet, la truite, la perche et le saumon autour
de Stockholm.
Une autre fois, nous fûmes invités à
visiter une station de recherche sur le saumon et ensuite à
pêcher dans les environs. Justement à cette
période de l’année, les saumons
remontaient le courant pour frayer.
Les premiers arrivés sur les lieux furent bien entendu Skole
et Walker.
Deux inspecteurs de la station de recherche nous accompagnaient
également. J’admirais Johnny : il souffrait
déjà passablement de la maladie de Parkinson,
avait des problèmes d’élocution et
tremblait beaucoup. Mais dès qu’il tenait en main
une canne à pêche, il ne tremblait pratiquement
plus et envoyait son appât exactement là
où il voulait qu’il atterrisse. Il fut le premier
à faire une prise : un imposant saumon.
Ensuite ma ligne se mit aussi à frétiller,
j’avais aussi attrapé quelque chose. Johnny
regarda mon poisson et appela l’un des inspecteurs qui
l’examina et conclut : « Il faut le remettre
à l’eau, il est plein de frai ». Il
remarqua aussi à sa nageoire une petite bague de
contrôle. Il nota consciencieusement la prise, le lieu et la
date. Il faut préciser que c’est une question
d’honneur de relâcher un poisson plein
d’œufs. Un peu plus tard, Bob Skole avait aussi un
poisson au bout de sa ligne. Il le tira hors de
l’eau et se mit à jurer: « Non, ce
n’est pas vrai, il s’est à nouveau fait
prendre, allez retour à l’eau ».
Entretemps il fut l’heure de manger. Enfin une pause
déjeuner pour changer. Une bonne heure
s’écoula avant de se remettre en route vers un
autre emplacement de pêche. Un poisson ne tarda pas
à mordre à l’hameçon de
Johnny. Il le ramena vers la rive et ... il portait à
nouveau une petite bague. L’inspecteur resta sans voix:
« C’est maintenant la troisième fois que
vous pêchez le même poisson, il est vraiment
suicidaire celui-là » et il rejeta le pauvre dans
l’eau.
Des requins au lieu de morues
Une autre fois encore, nous entreprîmes un voyage dans le sud
de la Suède, à Strömstad, une petite
ville côtière près de la
frontière norvégienne. Nous voulions
pêcher au large la morue « Torsk »
d’Atlantique. Nous étions aussi
équipés en conséquence: cannes
à pêche plus solides, gros moulinets, lignes plus
épaisses, hameçonnées avec un gros
plomb. Nous avions encore une ceinture spéciale munie
d’une petite corbeille en cuir afin de maintenir la canne
plus stable.
Trois pêcheurs professionnels nous accompagnaient aussi sur
le bateau et nous fournissaient en conseils et en appâts. Ils
nous avaient avertis qu’il y avait ici beaucoup de requins,
des poissons jusqu’à 1.5 mètre de long,
appelés aiguillats ou requins épineux. Ils nagent
en banc à une profondeur d’environ 100
mètres.
À peine arrivés en haute mer, nous
eûmes notre première prise. Il fallut ramener le
poisson le plus vite possible à la surface et le sortir de
l’eau pour qu’il perde conscience. Mais attention,
ces poissons-là sont dangereux : ils ont deux aiguillons
venimeux sur le dos qu’il faut couper à
l’aide de fortes tenailles.
La pêche se poursuivit : à peine avions-nous
appâté le poisson qu’aussitôt
nous avions une prise. Bob Skole était un
véritable artiste pour le ferrer et le ramener en surface.
« Qu’utilises-tu comme appât magique?
» lui avons-nous demandé. « Du
chewing-gum » fut sa réponse. Et il nous fit une
démonstration : il habilla son hameçon de gomme
à mâcher et le lança. Quelques secondes
plus tard, sa ligne frétillait déjà et
un requin épineux se retrouvait pris à
l’hameçon.
Comme je l’ai déjà expliqué,
ces poissons possèdent deux épines dorsales
venimeuses. Si l’on se fait piquer, cela peut
entraîner des paralysies. Et ce n’est pas une
blague.
Il reste encore suffisamment de poissons dans les cours d’eau suédois ; mais notre club de pêche se trouve maintenant dépeuplé!
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Mourir pour des idées, d'accord ; mais de mort lente. Georges Brassens.
Merci Jan!