Celui qui est déjà allé en Laponie
suédoise ou finlandaise connaît ce sentiment :
l’envie irrésistible de visiter cet immense espace
pratiquement inviolé et de s’y promener
à travers les magnifiques forêts de bouleaux.
J’éprouvais aussi cette envie, malgré
les moustiques ! Lorsqu’un beau jour je fus invité
à faire un voyage en Suède septentrionale,
j’acceptais tout de suite car le voyage était
prévu en février, donc en hiver.
L’office du tourisme avait en effet l’intention de
développer le tourisme dans le Norrland, l’une des
trois régions historiques de la Suède
située au nord.
Le voyage commença à Luleå, un village
touristique typiquement suédois constitué
d’une douzaine de chalets de style « stugor
» de couleur rouge de falun. Après une visite
guidée, une voiture nous conduisit durant de longues heures
sur des routes enneigées traversant
d’interminables forêts jusqu’à
Ammarnås, un hameau pittoresque connu surtout des amateurs de
pêche. Deux guides et un pasteur m’y attendaient.
Le lendemain je partis en leur compagnie sur trois scooters des neiges
auxquels on avait accroché des luges pour le transport du
matériel. Juste avant le départ, on me fournit un
équipement polaire complet. Il comprenait une combinaison
contre le froid spécialement
développée pour les troupes
américaines stationnées en des régions
polaires comme l’Islande, le Spitzberg et le Groenland. Elle
était munie d’un col et d‘une capuche en
fourrure. Je reçus encore des lunettes que je devais mettre
avant d’avoir remonté le col et enfilé
la capuche afin d‘avoir mon visage entièrement
recouvert. Car d’après les tabelles de
l’armée américaine, une
température de -30°C combinée
à un vent soufflant à environ 15 km/h revenait
à faire subir à la peau une
température de -65°C. Brrr!! Je voyageais cependant
très confortablement à
l’arrière d’une luge,
emmitouflé dans une chaude peau de renne.
Après avoir sillonné durant de longues heures les
routes enneigées et veillant à éviter
tous les obstacles rencontrés, nous
aperçûmes enfin au loin notre destination,
Överstjuktan. Dans ce village, composé de petites
maisons, vivent quelques familles de Saamis. Les Lapons habitant en
Suède se font en effet appeler ainsi. Ils passent
l’hiver dans de petits villages comme celui-ci.
Dès le printemps ils repartent, accompagnés de
leurs troupeaux de rennes, tels des nomades allant de
pâturage en pâturage jusqu’à
l’hiver suivant. Ajoutons qu’il ne faut jamais
questionner les Saamis sur la grandeur de leur troupeau. Ils se
sentiraient blessés.
Le lendemain matin, je fus réveillé par les
pétarades d’une demi-douzaine de scooters des
neiges qui tournaient autour de la maison. De loin, j’en
entendais encore arriver. Avec leurs familles, les Saamis venaient au
village pour assister à un office religieux qui
n’était célébré
qu’une fois par an.
Voilà l’occasion d’un
intéressant reportage pour la
télévision SWF de Baden-Baden. Vite je sortis
avec mon appareil de prise de vue et mon microphone pour tourner.
J’étais un peu inquiet à cause des
–25ºC, mais tout alla bien. Je fis un petit test :
la prise du son, les pétarades des scooters au loin, le
crissement de la neige sous mes pieds, tout se déroulait
parfaitement. Et puis ce fut la panne : lorsque je voulus ajouter mon
commentaire au son original en arrière-fond, aucun son ne
sortit de ma bouche. Je ne pouvais pas remuer mes lèvres.
Elles étaient transies de froid. Je tentai une nouvelle fois
de parler, mais je n’émis que quelques sons
bizarres du style blp, brm. Mon reportage commenté en direct
était à l’eau. Il me restait encore,
Dieu merci, le son original, mais sans le commentaire en direct. Je pus
à nouveau parler après un bon thé
chaud pris à l’intérieur de la maison.
Je ne compris évidemment pas un traître mot de
l’office tenu en lapon. Mais je fus très
impressionné par le recueillement et l’attention
que manifestèrent ces gens durant ce culte annuel, eux qui,
pour y participer, avaient parcouru pendant de longues heures le
« Wildmark ».
L’un de ces Saamis parlait même très
bien ma langue et m’expliqua que j’avais
d’abord effrayé les gens du village. Mais pourquoi
donc ? Parce que j’étais un étranger et
qu’ils pensaient que j’étais inspecteur
des impôts. Il y eut un grand éclat de rire
lorsque le pasteur leur expliqua que j’étais
reporter.
Par la suite, ils me montrèrent leur grand «
secret ». Sous le lac encore gelé, ils avaient
aménagé leur chambre froide :
déposés à même la neige une
cinquantaine de poissons congelés, truites et saumons, ainsi
que de la viande de rennes. Ils prélevèrent de
leur réserve quelques saumons et un rôti de renne
pour le repas du soir.
Mais avant de manger, une séance de sauna
s’imposait. La cuisine d’une des petites maisons
fut transformée en sauna de fortune. Nous
restâmes, mes deux guides, le pasteur et moi, assis
confortablement au milieu de la chaleur, transpirant de tous nos pores.
Ensuite, ce fut le rafraîchissement : et hop, vite dehors
pour un plongeon dans la grosse neige. Ce fut magnifique. Nous
répétâmes ce rituel trois fois. Je fis
une constatation intéressante : là où
nous nous étions allongés, la neige avait pris
une teinte rougeâtre. Preuve que notre circulation sanguine
fonctionnait de manière optimale.
Ce fut le meilleur sauna du monde.
Le repas qui suivit fut excellent : saumon mariné,
rôti de renne, « mandelpotatis »
rissolées, ces fameuses pommes de terre en forme
d’amande qui ne poussent que dans le nord de la
Suède, et comme dessert une « hjortronturte
», une tarte divine de mûres blanches,
appelées aussi plaquebières ou ronces des
tourbières et connues sous le nom latin de rubus chamaemorus.
Ce fut vraiment un festin.
Extraits de mes carnets de route (1)
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Osez l’autre dans sa différence !
(Philippe Pozzo di Borgo)