Turo Kipf sera mort dans une heure. Mercredi 13 janvier, 13 heures. On sonne à sa porte. Heidi Vogt et une personne en formation, une accompagnante au suicide de l’organisation d’aide au suicide Exit sont venues lui apporter le pentobarbital de sodium. Une dose de 5 grammes est mortelle pour une personne de 80 kilos. Elles en disposent de 15 grammes. Le vieux monsieur salue les deux dames, heureux et content que l’attente prenne fin.
Turo Kipf n’est pas gravement malade, mais simplement fatigué de vivre – comme un tiers des 400 personnes en Suisse qui se donnent chaque année la mort avec l’aide d’une organisation d’assistance au suicide.
Les accompagnantes de l’aide au suicide et M. Kipf s’assoient autour d’une table. Ils se connaissent depuis leur premier entretien voilà deux mois. Aucun membre de la famille n’est présent. M. Kipf n’a plus de parenté et sa compagne ne veut pas le voir mourir.
Monsieur Kipf signe la déclaration de suicide et avale la paspertine, un médicament qui calme l’estomac. On discute environ 20 minutes en attendant que le médicament fasse effet. Il évoque quelques anecdotes pas très marrantes de son enfance. Plus la mort approche, plus il plonge dans ses souvenirs. Ensuite il va se changer, il ne veut pas retarder l’heure de sa mort. Il se glisse donc dans un kimono et s’allonge sur le lit.
Madame Vogt l’informe que c’est le dernier moment pour faire marche arrière et se rétracter ; lorsque le poison est ingurgité il n’y a plus de possibilité de retour. Elle dissout le barbiturique dans l’eau. M. Kipf, dos redressé, prend le verre et boit. Le breuvage est infect. Ses dernières pensées sont pour sa compagne : il faudra lui transmettre ses salutations. Il s’endort après deux minutes et tombe dans un état comateux. Dix minutes plus tard, Mme Vogt constate son décès. Arrêt cardiaque. Elle teste ses pupilles et compose le 117 pour annoncer "un décès un peu particulier".
De l’euthanasie à l’assistance au suicide
En comparaison avec d’autres pays, la Suisse a une position extrêmement libérale à l’égard de l’euthanasie: une aide au suicide n’est punie devant la loi que si elle est accomplie pour des "motifs égoïstes". Les grands titres des journaux parlent avant tout de Dignitas parce que cette organisation aide aussi des personnes venues spécialement de l’étranger pour mourir en Suisse.
On oublie que chaque année plusieurs dizaines de personnes quittent ce monde avec le soutien d’Exit. Ces gens ne souffrent pas d’un mal incurable ; ils n’ont simplement plus envie de vivre et décident eux-mêmes librement de mettre fin à leurs jours de manière accompagnée – que ce soit par peur de la déchéance, peur de l’EMS, peur de la perte de dignité ou peur de la souffrance.
Les personnes âgées ne meurent pas seulement chez elles, mais aussi dans les maisons de retraites et les homes médicalisés. C’est du moins le cas en ville de Zurich et peut-être bientôt dans le canton de Vaud, où une initiative populaire allant dans ce sens est pendante. Les organisations d’aide à l’euthanasie sont depuis longtemps devenues des aides au suicide.
Graphique ci-dessus : Evolution de l’aide au suicide, d’Exit (Suisse allemande) et de Dignitas depuis 2000.
Exit compte plus de 53'000 membres. Le nombre de ses adhérents va encore augmenter: une nouvelle génération voit le jour, elle pense à la mort sans les préjugés de ses parents et n’est plus imprégnée de sentiments religieux. Elle voit dans les organisations d’assistance au suicide une simple prestation de service, une assurance d’avoir une mort digne, douce et sans souffrance.
L’Etat veut maintenant mettre fin à cette pratique. Les propositions du conseil fédéral sont restrictives: sous l’égide de la ministre de la justice, Madame Eveline Widmer-Schlumpf, le gouvernement propose d’interdire les organisations d’aide au suicide. Ou alors, comme alternative, de limiter strictement l’autorisation d’assistance au suicide aux personnes malades, incurables et en fin de vie. Turo Kipf devrait sauter devant un train ou trouver une personne de la famille qui l’aiderait à se suicider. Cela resterait permis. "Lorsque j’ai lu les propositions du Conseil fédéral en mai dernier, il était clair que je devais organiser mon suicide rapidement", précise M. Kipf cinq semaines avant sa mort.
Quatre gorgées de poison et un praliné
Sabine A. (nom connu de la rédaction), 67 ans, pense sans cesse à mettre fin à ses jours. Elle décharge sur Internet des pages traitant du suicide. Depuis la mort de son mari, elle ne veut plus continuer à vivre et supporter ses multiples infirmités. Elle le fait seulement par amour pour ses proches. Chaque petit problème pris individuellement est encore supportable, explique-t-elle, mais la somme de toutes ces choses devient insupportable. Elle décide donc le printemps dernier de "s’ôter la vie". Se tourner vers Exit ne lui vient pas tout de suite à l’esprit, c’est une amie intime qui lui en donne l’idée. Sabine A. se considère comme un cas limite et craint un refus – pourtant elle se trompe.
Le 11 décembre 2009, elle boit le poison en présence d’une accompagnatrice au suicide, de son frère bien-aimé et d’une amie. Elle allume deux bougies, se maquille et comme ancienne pianiste qui se respecte, donne un petit concert intime: quelque chose de mélancolique de Bach, ensuite du Chopin et, pour terminer, du Mozart. "Ça lui correspondait tout à fait", explique la représentante d’Exit, Madame Barbara Vonarburg (nom changé), "cette lente progression du grave au léger. Exactement le contraire de ce qui se passe durant un concert."
Vonarburg est enseignante et travaille bénévolement pour Exit. L’année dernière, elle a accompagné huit personnes vers la mort. Comme il est stipulé dans l’accord signé entre Exit et le canton de Zurich, il est interdit d’assister plus de douze personnes par an afin d’éviter une certaine routine. Sabine A. a parlé pour la première fois à Mme Vonarburg en juin. "Elle a exprimé le souhait de mourir encore avant l’hiver." S’ensuivit une douzaine d’entretiens téléphoniques et une deuxième visite à domicile. "Nous avons mangé des glaces nappées d’un coulis de baies des bois et avons discuté amicalement de femme à femme."
40 % des personnes sollicitant une assistance au suicide changent d’avis après ces entretiens préliminaires et renoncent au suicide, poursuivant leur vie normalement, rassurées d’avoir obtenu la recette du poison et l’attestation du médecin qui certifie leur capacité de jugement. Elles meurent d’une mort naturelle.
Sabine A. confirme sa décision. Elle appelle fin octobre: ça devenait toujours plus pénible, elle déclinait, elle voulait mourir le 11 décembre. Elle fixe l’heure à 15 heures. Elle boit le poison en quatre gorgées suivi d’un jus de fruits et mange un dernier praliné. Ses dernières paroles sont celles de la gratitude: "Merci. Maintenant je vais bien." C’est avec ces mots de remerciements que Mme Vonarburg rentrera chez elle vers 18 heures.
---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Source: projet de loi du Conseil fédéral
---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Est-ce un signal pour les malades voulant encore vivre?
Ce que les organisations d’assistance au suicide décrivent comme un service aux personnes souffrantes est pour Monsieur Yves Rossier, qui a participé à l’élaboration du projet de loi du conseil fédéral, tout simplement une prestation de service à but commercial très dangereuse. "Ces organisations décident qui elles accompagnent dans la mort. Il est inadmissible qu’une organisation privée tranche sur des questions aussi importantes." Pour lui c’est clairement l’affaire du législateur.
"Sûrement pas" rétorque Hans Wehrli, président d’Exit. "Le législateur ne peut pas ordonner qui doit vivre et qui peut mourir. Ce serait une torture organisée par l’Etat. Seul l’individu peut prendre cette décision", répond M. Wehrli, qui siégea de 1992 à 1998 comme représentant du PRD au conseil municipal zurichois. Exit ne travaille pas dans un but lucratif. "Les accompagnants au suicide s’assurent seulement que le "suicidant" est capable de discernement, que son voeu de mourir est mûrement réfléchi, émis librement et persistant."
Les arguments formulés par M. Wehrli ne convainquent pas Regina Kiener, professeur de droit à l’Université de Zurich. Pour elle, celui qui fait appel à un tiers pour se suicider franchit une étape importante: "Il brise la sphère des décisions intimes pour porter le suicide sur la place publique", explique-t-elle dans une conférence. Autrement dit, ce n’est plus une affaire privée lorsque l’on fait appel à une organisation pour mourir. Chaque suicide assisté a un impact dans la société et émet un signal. Et M. Yves Rossier, en qualité de directeur de l’Office fédéral des assurances sociales et chef de l’AI, parle d’un "signal fatal" que reçoivent les handicapés et les personnes âgées: en un mot "que leur vie n’est pas digne d’être vécue." Selon lui, la pression de se suicider exercée sur de telles personnes irait en augmentant.
Cet argument n’est ni à prouver ni à démentir. Il faut cependant souligner que nous devenons toujours plus vieux. Les maladies chroniques sont le prix à payer pour une longue vie, le nombre de personnes très âgées et dépendantes s’accroît de même que les coûts de la santé. Passant sous silence le problème du coût des soins que la politique repousse constamment aux calendes grecques, "que se passera-t-il lorsque mourir avant la dégradation corporelle et mentale sera considérée comme la norme sociale?" s’interroge le professeur de droit Kiener, qui partage les mêmes craintes que M. Rossier. Pour éviter cela, il faut que la loi protège la vie de "ce relâchement et de cette dévalorisation."
"Le personnel soignant résiste"
Est-ce que le désir de mourir d’un Turo Kipf ou d’une Sabine A. est une revendication égoïste contre laquelle les gens affaiblis et aussi bientôt toutes les personnes âgées et séniles devront se protéger? Le président d’Exit estime que l’on peint le diable sur la muraille. Exit n’a jamais constaté qu’une pression morale serait exercée sur les personnes voulant se suicider. C’est tout le contraire qui se passe: la famille et le personnel soignant s’opposent régulièrement à celui qui veut se suicider. Dans aucun pays le taux de suicide a soudainement augmenté parce que l’on a permis l’assistance au suicide.
Deux droits fondamentaux s’affrontent de part et d’autre: d’un côté le droit, garanti par la constitution, de la personne voulant se suicider de déterminer la manière et le moment de sa propre mort; d’un autre côté le droit à la vie – l’un des droits de l’homme les plus fondamentaux – et le devoir de l’Etat de protéger les malades, les personnes dépendantes et handicapées qui veulent continuer à vivre sans devoir se justifier.
Cinq semaines avant sa mort, M. Turo Kipf semblait lucide et curieux de tout. Seules des lunettes fumées et une canne ornée d’un pommeau doré laissaient présager de la fragilité de son corps. "Si je m’écoutais, je penserais aussi: pourquoi cet homme veut-il mourir?" Il balaie la question d’un revers de la main. " Mais ils ne voient pas à l’intérieur."
Assistance au suicide organisée : le projet du conseil fédéral
Le Conseil fédéral veut que les organisations d’aide au suicide ne puissent aider que les personnes qui souffrent "d’une maladie incurable menant à une mort imminente." En cas de non-respect, le contrevenant risque une privation de liberté allant jusqu’à cinq ans de prison ou une amende. Les proches ou les médecins peuvent par contre en principe continuer à aider au suicide.
Dans une autre variante, le Conseil fédéral propose une interdiction de toutes les organisations d’assistance au suicide.
La consultation courait jusqu’au 1 mars 2010. Après quoi, le Conseil fédéral élabore le projet de loi définitif et le transmet pour consultation au parlement.
Avec l’aimable autorisation du "Beobachter".
Vous trouverez sur son site des informations supplémentaires (en allemand)
Photo de Turo Kipf : Franca Candrian et Dean Jaggi (Luxwerk)
|
|
Twittern |