Monsieur Bachmaier, pourquoi devrions-nous être créatifs ?
Être créatif voulait dire initialement imiter l’œuvre de Dieu. De même que Dieu a créé le macrocosme, l’homme -- fait à son image --, devait créer son propre microcosme, c’est-à-dire une œuvre issue de sa propre création. Aujourd’hui, « créer » ne se conçoit plus sur fond théologique mais signifie produire des objets et des signes qui naissent d’une compréhension subjective du monde. L’inspiration en fait partie, même si l’on ne croit plus qu’un esprit particulier en soit la source. L’ancien schéma d’inspiration admettait, que les créateurs d’art recevaient de l’extérieur une idée ou une vision par le biais des muses : lui ou elle « a été touché par la muse » ou « taquinait la muse » comme on disait si joliment.
On parle toujours de muses, mais nous avons tout de même une autre conception de la créativité
Depuis le 18ème siècle, nous admettons qu’un processus créatif est d’expression subjective et libre dans le choix des moyens de sa réalisation. L’imitation de la création divine s’est muée en représentation d’états d’esprit individuels. Créer sert à se réaliser : l’œuvre devient un miroir dans lequel nous nous percevons et nous reflétons. Cette compréhension et cette réalisation de soi peuvent aussi se répercuter dans l’expérience de l’âge et du vieillissement.
Image : Helmut Bachmaier
Il n’est pour autant pas nécessaire de créer de grandes œuvres ?
Bien sûr que non. Il ne s’agit pas nécessairement de grand art. Même le jardinage permet de développer sa créativité. Planter et prendre soin des fleurs est déjà créatif en soi. Le jardin est par excellence le champ d’action pour la créativité des moins jeunes. En fait, il s’agit de recomposer, à partir de choses connues, anciennes ou d’usage quotidien, quelque chose de nouveau. La créativité est l’art de procéder par combinaisons, ars combinatoria.
Le chercheur en matière de créativité, Edward de Bono, préconise une nouvelle approche mentale.
Toute créativité implique la capacité de « casser le moule » ou les schémas habituels, de quitter les sentiers battus. Faire quelque chose, comme on l’a toujours fait, est rarement créatif. La curiosité et le plaisir d’expérimenter peuvent générer de nouvelles idées. Le procédé le plus simple est l’inversion : tout chambouler, changer de perspective et imaginer l’inverse de ce dont on a l’habitude. Une bonne blague consiste aussi à créer la surprise en changeant la façon habituelle de voir. Être créatif signifie donc également avoir de l’humour.
Nous pouvons donc être créatifs jusque dans la tombe ?
Dans le meilleur et le plus beau des cas : oui ! La créativité ne connaît pas de limites, tout peut s’apprendre jusqu’à un grand âge. Mais il faut aussi oser lorsqu’ on veut s’adonner à la nouveauté dans le but de créer. La star de cinéma Mae West avait sans doute raison, quand elle affirmait que : « vieillir n’est pas pour les poltrons ».C’est pour cela qu’il est important de miser sur l’audace de personnes créatives d’un certain âge et de la promouvoir. Pour bien vivre son âge, il faut rester créatif, ouvert, courageux et curieux.
Image : Le jardin d'Emil Nolde à Seebuell
La créativité doit-elle nécessairement faire du nouveau ?
Absolument pas. Si l’on considère que la culture des aînés implique une évolution continue au fil de la vie, la créativité est un levier important qui la favorise. La créativité inclut toute la personne : son imaginaire, ses fantasmes, ses valeurs, ses espoirs, ses possibilités, ses buts. La créativité est une piste qui mène à soi-même.
La créativité ne devrait donc pas se cantonner aux niches étroites des loisirs, mais faire partie d’un projet de vie ?
La créativité est un élément motivant et structurant dans une vie. Quand la créativité fait défaut, l’ennui, la passivité et la frustration s’installent. Ce sont souvent des facteurs déterminants pour le développement de dépressions et autres maladies de l’âge. Créativité est synonyme de joie de vivre. L’on se sent actif, impliqué, bien dans sa tête, tourné vers le futur. La créativité donne envie de participer à l’aventure de la vie, même avec l’âge.
Helmut Bachmaier est professeur à la faculté de philosophie de l’université de Constance et président du conseil de la Fondation Tertianum, domiciliée à Berlingen dans le canton de Thurgovie.
Son thème favori : Apprendre à organiser sa vieillesse et les innovations nécessaires pour bien vieillir.
Cet interview est parue dans le journal Zeitlupe 9/10
Traduction: Irène Frei
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