L'affaire Berthold Jacob

Société

L'affaire Berthold Jacob

L'affaire Berthold Jacob

Cette année marque le soixante-dixième anniversaire de la mort de Giuseppe Motta (1871-1940), plusieurs fois président de la Confédération et à l’origine d'une longue période de gouvernement, la proverbiale « ère Motta ».
Auteur: 
Giuseppe Muscardini

 

Giuseppe MottaAu personnage et à l'œuvre du Tessinois, né à Airolo, sont liées les étapes sensibles de l'affaire Berthold Jacob, journaliste allemand enlevé en 1935 sur le sol suisse par les nazis. Giuseppe Motta fit tout afin d’obtenir sa libération, en protestant vivement, jusqu’à y réussir auprès du gouvernement du Reich.

Le climat politique de l’ascension rapide au pouvoir d’Adolf Hitler fut bien illustré par les caricatures parues dans la revue suisse satirique « Nebelspalter » qui, avec ses publications hebdomadaires bien cadencées dès 1933, a joué un rôle important culturel et social dans la tentative de contrer la propagation du fascisme et du nazisme. Dans cette optique, le "Nebelspalter" accorda une grande attention aux événements dans lesquels le journaliste juif Berthold Jacob fut impliqué en 1935. Ce fut une sombre histoire : Berthold Jacob haïssait les nazis avant même l'avènement de Hitler et avait dénoncé la militarisation accélérée de l'Allemagne à partir de l'époque de la République de Weimar. Ses articles publiés entre 1928 et 1929 dans Die Weltbühne, causèrent  des difficultés et des embarras dans les hautes sphères de l’état major de l'armée allemande. Se sentant menacé dans son pays natal, il décida en 1932 de quitter l'Allemagne et s'installa à Strasbourg, pressentant que, bientôt, le pays allait entrer dans une phase historique dangereuse pour quiconque avait à cœur liberté et démocratie. La perte soudaine de la nationalité allemande en 1933 en fut la confirmation. D'autres confirmations de l'arrogance nazie suivirent l'année suivante, lorsque la Gestapo effectua une première tentative infructueuse d'enlever le journaliste de la Sarre  — région alors autonome — et de le ramener en Allemagne, en recourant pour ce faireà un personnage ambigu du nom de Hans Wesemann, tout d'abord ami et collègue de Berthold Jacob, puis recruté comme espion par le gouvernement de Hitler. La première tentative ayant échoué, Wesemann, qui risqua d’être découvert, interrompit les opérations. L’enlèvement eut lieu en 1935 lorsque l’espion invita le journaliste à Bâle en lui proposant un faux passeport allemand et la flatteuse possibilité de devenir correspondant à Strasbourg de l’agence de presse britannique Independent Newspaper Service.

 

Le 9 mars, les deux se rencontrèrent dans un hôtel à Bâle, bientôt rejoints par un troisième homme qui prétendait être chargé de procurer le faux passeport. Ils déclarèrent qu'il était nécessaire de se rendre chez lui pour compléter certaines parties du document.

En fait, c'était un leurre bien orchestré pour obtenir que Jacob monte dans un taxi conduit par un troisième espion qui le transporta rapidement au-delà de la frontière, vers l'Allemagne toute proche, où tout était disposé à recevoir les quatre et arrêter le journaliste. Cette fois, la tentative réussit et Jacob fut immédiatement transféré à Weil am Rhein, où commencèrent les procédures qui devaient le mener au procès de trahison contre le Reich.

Dans un dessin de Gregor Rabinovitch, publié dans le numéro d'avril du Nebelspalter, un candide Berthold Jacob « juste de retour » forcé en Allemagne, est en train de parler avec un énergumène en uniforme nazi qui l'accueille et lui montre le chemin de l'échafaud ; plus loin, un bourreau en haut-de-forme noir et avec un sourire cynique attend à côté de la potence, pendant que six corbeaux lugubres survolent l’endroit. « Le cas de Jacob selon la vue officielle allemande »indique le titre de la caricature. En dessous, il est fait référence à une déclaration improbable de Jacob : Mon nom est Salomon Jacob et je suis heureux de me retrouver dans ma patrie.

Comme il arrive souvent dans les histoires d'espionnage et d'intrigue internationales, les espions se trahissent et commettent une erreur fatale. Ce qui fut aussi le cas du sournois Wesemann, arrêté par la police fédérale peu de temps après à Bâle aussi, où il était retourné afin de retrouver sa compagne. Il avoua son appartenance à la Gestapo et admit son rôle dans l'enlèvement, incitant le gouvernement de Berne d’exercer une forte pression diplomatique sur l'Allemagne nazie pour la libération immédiate de Jacob. La violation de la souveraineté nationale par le gouvernement allemand et le refus ultérieur de relâcher Jacob motiva le Conseil fédéral à invoquer le traité d'arbitrage et de conciliation signé entre la Suisse et l'Allemagne le 31 décembre 1921. En cas de refus par les autorités allemandes, Giuseppe Motta menaça de recourir à un tribunal d'arbitrage international et de fournir toutes les preuves de violation de la souveraineté nationale helvétique.

Mater Helvetia et Giuseppe Motta, couverture Nebelspalter

Caricature publiée dans l'hebdomadaire « Nebelspalter » en avril 1935

Cette prise de position résolue força le Reich à ordonner la libération de Jacob et de le renvoyer en Suisse le 17 septembre 1935. De là, le journaliste s’attendant à son expulsion, se réfugia en France, tandis qu’un an plus tard, Hans Wesemann fut condamné par la Cour de Bâle à trois ans de prison pour enlèvement, et l'obligation de quitter la Confédération à la fin de sa peine.

La caricature de Gregor Rabinovitch, publiée en couverture du dernier numéro d'avril 1935 de « Nebelspalter », représente une Mater Helvetia contente, félicitant l'homme d’Airolo dans ses bras qui tient une pancarte portant l’inscription Protest Note an Deutschland. Les merveilleuses caricatures de Gregor Rabinovitch nous donnent la mesure des capacités des lithographes et graveurs qui à l'époque s’étaient mis au service de la satire politique avec leurs idées et leurs talent. Parfois même il se moquèrent d'eux-mêmes, comme le fit à cette occasion Rabinovitch qui se faisait figurer sur le bord droit de la vignette: le caricaturiste émerge de derrière les robes de Helvetia, pour tendre un bouquet de fleurs en guise de félicitations personnelles à Giuseppe Motta.

Traduction : Google et Corinna