Société

«Les Roms étaient considérés comme des criminels ou des anormaux»

«Les Roms étaient considérés comme des criminels ou des anormaux»

Parution en français d'un ouvrage sur la «politique tsigane» en Suisse durant le nazisme. Les deux historiens Regula Ludi et Thomas Huonker situent le refoulement des Roms aux frontières dans une tradition suisse de persécutions d'Etat.
Auteur: 
Pablo de Roulet, Le Courrier

 

Les Editions Page Deux publient la première traduction française du vingt-troisième volume du rapport de la Commission Bergier Roms Sintis et Yéniches. La «politique tsigane» suisse à l'époque du national-socialisme, de Regula Ludi et Thomas Huonker1. Entretien avec Thomas Huonker sur cette page peu connue de l'histoire suisse.
 

Dans quel cadre votre recherche s'est-elle développée?
Thomas Huonker: Cette recherche a commencé dans le cadre de la Commission Bergier sur la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, qui devait se pencher sur l'argent des victimes du nazisme et les réfugiés. Il a été décidé d'examiner également la question des «Tsiganes». Notre recherche menée de 1997 à 1999 est parue uniquement en allemand en 2000. Il n'y a pas eu de traduction ni en italien ni en français, pour un thème pourtant national qui a aussi touché la Suisse romande et le Tessin.


Comment l'expliquez-vous?
Je ne sais pas. Seule une partie des livres de la Commission d'experts indépendants (CIE) a été publiée en français. D'autres n'ont pas été considérés aussi importants.


Roms, Sintis, Yéniches. Que recouvrent ces termes?
C'est mieux connu en langue allemande. Ce sont les noms que ces groupes culturels se donnent eux-mêmes, tandis qu'ils ont été persécutés sous le nom de «Tsiganes». C'est comme lorsqu'on parle des «Indiens» d'Amérique. Les «Tsiganes» n'aiment pas ce terme. En français cette expression est moins liée au racisme, parfois associée à un imaginaire romantique, mais il est faux. Le terme résulte d'une vieille confusion avec la dénomination d'un groupement religieux du Moyen Age nommé «atsinganoï» en grec. Je préfère utiliser les noms que se donnent eux-mêmes ces groupes. «Roms» est un terme général qui s'applique pour tous les sous-groupes de cette minorité, surtout pour ceux qui vivent en Europe de l'Est. Les Sintis sont connus en français comme les Manouches. Quant aux Yéniches, c'est un groupe de nomades qui se trouve essentiellement en Allemagne, en Autriche, en France et en Suisse. Ils sont moins connus et sont longtemps restés cachés. En Suisse, ce sont les seuls qui n'ont pas été chassés hors du pays.


Quelles sont les étapes historiques de la politique envers les «Tsiganes» en Suisse?
C'est une histoire de persécutions longue de cinq cents ans, depuis 1471. Quelques changements sont intervenus, au moins légalement, durant certaines périodes, comme lors de l'établissement de la République helvétique, en 1798. Les «Tsiganes» obtiendront la citoyenneté après 1848, tout en étant poussés à se sédentariser. Cette révolution libérale signifie aussi une ouverture des frontières, incluant la libre circulation pour les «Tsiganes». Mais dès 1888, l'entrée sur le territoire leur sera interdite, tout en se maintenant de façon clandestine. En 1913, tous les «Tsiganes» étrangers seront arrêtés et chassés, suivant une procédure spéciale. Un «registre tsigane» comprenant photos et empreintes digitales est mis en place. Les familles sont séparées. Les hommes sont envoyés à la prison de Witzwil. Les femmes et les enfants sont placés dans des homes de l'Armée du salut ou de Caritas. Les familles ne sont rassemblées qu'à la frontière avant d'être expulsées. Ce fonctionnement est maintenu en vigueur jusqu'en 1972, avec des conséquences tragiques pendant le nazisme.
 

Vous expliquez que les origines de la recherche sur les «Tsiganes» sont liées à la criminologie. Pourquoi?
Ils n'ont pas été considérés comme un peuple mais comme des criminels ou des anormaux. Dans cette logique, les «Tsiganes» ont donc été étudiés par des policiers, des juristes et des psychiatres. Par exemple, la police centrale de Berne avait demandé à un professeur d'histoire de livrer une expertise. La recherche n'a pas de but académique mais est utilisée pour savoir comment la police doit les traiter. Par ailleurs, des policiers écrivent des livres pour montrer comment on peut mieux persécuter ce groupe. L'ancêtre d'Interpol, la Commission internationale de police criminelle (CIPC), s'est spécialisée sur cette problématique. Quand les nazis ont fait élire le SS Reinhard Heydrich – avec l'aide des délégués suisses – à la tête de la CIPC, ils ont eu accès à tous les dossiers internationaux de police. Les plus grands criminels ont eu accès à tous les registres de données personnelles.
 

Vous parlez d'un «crime singulier» dans le génocide des «Tsiganes». Quelles sont ses caractéristiques?
Les Roms appellent leur extermination systématique par les nazis «Porrajmos», un terme qui correspond à celui de «Shoah» pour les Juifs. C'est un génocide qui fait suite à des siècles de persécutions. Il y a peu de périodes où cette culture a été acceptée dans la société comme minorité. C'est une histoire tragique, jusque dans les années 1970, où les «Tsiganes» ont commencé à s'organiser, se sont rendus visibles comme des êtres humains avec les mêmes droits que tout le monde. Il y a aujourd'hui de nouvelles données sur la Suisse, trouvées grâce à un fonds national de recherche. Notamment sur le cas particulièrement atroce de cet homme qui a été castré en 1934, suivant l'expertise psychiatrique qui avait été faite à Berne par Herbert Jancke, un académicien nazi. Mais le véritable scandale est que cette expertise a été avalisée – et ses arguments ouvertement racistes acceptés – par Jakob Klaesi, le directeur de la clinique et professeur d'université. Cela illustre la diffusion des discours eugénistes dans la Suisse de cette époque.

Django Reinhardt (Photo: Wikipedia)

Durant la période nazie, quelle a été l'attitude de la Suisse à l'égard des réfugiés?
La procédure est restée la même que durant la Première Guerre mondiale: identification des individus, séparation des familles et expulsion. Cette politique a continué même après 1944, quand elle n'était plus appliquée pour les Juifs. L'exemple le plus connu est celui du guitariste Django Reinhart, qui a essayé d'entrer en Suisse en 1943. Alors que les Allemands l'ont autorisé à sortir, les douaniers suisses ne l'ont pas laissé traverser la frontière. En réalité, les seuls qui ont pu rester en Suisse sont ceux dont on ignorait l'identité «Tsigane». Unique exception, trois familles sinties ont été tolérées en Suisse depuis 1936, après dix tentatives d'expulsion. Par dépit, les autorités leur avaient permis de rester. Ces familles vivaient en Suisse depuis plusieurs générations.


Cette politique a-t-elle changé après guerre?
Cette politique générale a été prolongée en Suisse très longtemps. C'est seulement après 1972 que les «Tsiganes» ont été autorisés à entrer librement. Durant cette période après guerre, jamais personne n'a pu traverser la frontière avec une roulotte. Des travailleurs yougoslaves sont entrés en Suisse, mais ils n'ont jamais dit qu'ils étaient Roms.

Et aujourd'hui?
Il y a un double mouvement. D'un côté, les Nations Unies, l'Union européenne et le parlement européen disent officiellement qu'«il faut accepter ce groupe» sans le discriminer. En réalité, dans les pays d'Europe de l'Est, ils subissent de fortes discriminations. Et dans les pays d'Europe centrale, la tendance est de les repousser sous le prétexte de l'ordre public, comme récemment à Genève.

Note : 1Thomas Huonker et Regula Ludi, Roms, Sintis et Yéniches. La «politique tsigane» suisse à l'époque du national-socialisme, Editions Page Deux, 2009.
 
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