« L’obsolescence programmée » est l’idée selon laquelle, si les produits que vous achetez se dégradent rapidement (contrairement aux bons vieux produits inusables de nos grands-parents), ce n’est pas un hasard : c’est une machination ourdie par les entreprises industrielles, qui ont trouvé là un moyen de nous obliger à racheter régulièrement leurs produits. C’est une de ces idées qui tient une bonne place dans la conscience populaire, mais qui ne convainc guère les économistes, pour plusieurs raisons.
La première, c’est que l’idée du « c’était mieux avant, tout était solide, maintenant on ne fait plus que des produits de mauvaise qualité qui s’usent vite » est tellement intemporelle, qu’on se demande bien quel a été cet âge d’or durant lequel on faisait des produits durables (à celle de ma grand-mère bien entendu : sauf qu’à son époque, elle disait aussi que les produits de sa grand-mère étaient plus solides).
Nous avons par ailleurs tendance à idéaliser le passé.
Avez-vous possédé une 2CV? Je me souviens de la mienne avec nostalgie…mais : les plaquettes de freins étaient usées après 10’000km, le pot d’échappement après 20'000, sans parler de la corrosion !
Les voiture d’aujourd’hui sont quand même plus fiables, mises à part les pannes électroniques récurrentes !
Mais il n’y a pas que ces biais de survie et d’idéalisation du passé. Si les économistes sont sceptiques vis-à-vis de l’obsolescence programmée, c’est que cette stratégie apparemment subtile n’a aucun sens.
Les choses ne sont pas si simples, et en pratique, beaucoup de produits que nous achetons ne sont pas particulièrement durables. Il peut y avoir deux raisons à cela. La première tient aux contraintes de la production. La durabilité est une qualité désirable ; mais il y a d’autres nombreuses qualités désirables, comme un faible coût de production, ou des caractéristiques spécifiques.
Un fer à vapeur sous pression est moins durable que le vénérable fer en fonte de mon arrière-grand-mère ; faire passer de la vapeur sous pression dans des pièces métalliques provoque une usure bien plus rapide. Une poêle recouverte de téflon est moins durable qu’une casserole en cuivre massif ; elle est aussi moins coûteuse et bien plus commode. Comme nous sommes des enfants gâtés par la société de consommation, nous voudrions que tout soit à la fois durable, esthétique et peu cher.
A la fin du 19ème siècle les marines européennes avaient cherché à produire des bâtiments de guerre à la fois rapides, dotés d’une immense puissance de feu, et d’un gros blindage. Mais qui dit blindage et armements dit poids élevé, ce qui nuit à la manœuvrabilité et à la vitesse.
Tout problème d’ingénierie nécessite d’optimiser entre différentes qualités incompatibles. Bien souvent, la réparabilité ou la durabilité passent au second plan, derrière d’autres qualités comme le prix. Produire en grande série standardisée permet de réduire considérablement les coûts ; réparer est un artisanat qui coûte très cher, parce que dans nos pays développés le travail coûte cher.
A côté de produits peu durables il est également possible de trouver des produits très durables mais chers. Un costume fait sur mesure chez un tailleur sera plus beau, conçu avec des tissus de bien meilleure qualité que le bas de gamme que vous trouverez dans le premier magasin venu : il sera beaucoup plus cher. Certaines marques ont fait de la durée de vie élevée leur principal argument commercial (briquets Zippo garantis à vie, piles Duracell, voitures japonaises garanties 5 ans, etc…), ce qui montre que faire des produits à longue durée de vie n’est certainement pas rédhibitoire pour les profits, bien au contraire. Simplement la durée de vie n’est pas l’unique qualité désirable dans un produit. Et cette optimisation entre des qualités concurrentes rencontre les aspirations, elles-mêmes variées, des consommateurs.
La seconde raison qui explique pourquoi les produits ne sont pas toujours très durables ; soumis à un choix entre des produits durables et des produits rapidement obsolètes, nous avons souvent tendance à préférer les seconds. Nous aimons la variété et la nouveauté. Consommer n’est pas seulement satisfaire un besoin utilitaire ; c’est aussi une source de satisfaction, de démonstration de diverses qualités personnelles à notre entourage. On peut qualifier ces sentiments de frivoles, se moquer de ces gens qui vont se ruer sur un iPad 2 dont ils n’ont rien à faire ; mais constater aussi que les sociétés qui ont voulu substituer à ces caractéristiques humaines la stricte austérité (… le col Mao pour tout le monde) n’étaient pas particulièrement respectueuses des libertés, ou de la vie humaine. Et noter que jamais personne ne vous a obligé à acheter quoi que ce soit. Il y a évidemment une pression sociale ; et parce que le marché ne peut pas toujours satisfaire tout le monde, nous sommes obligés parfois de nous conformer aux modes de consommation de la majorité, à contre cœur.
extrait du blog « éconoclaste » : Alexandre Delaigue
dernier livre : « nos phobies économiques » Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia.
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