Culture

"Le paquet cadeau du Bon Dieu“ par Bertolt Brecht

"Le paquet cadeau du Bon Dieu“ par Bertolt Brecht

Un Noël à Chicago raconté d’après Bernhard Schindler
Auteur: 
Bernhard Schindler

 

Voilà comment l’histoire commence :

« Emportez vos chaises et vos verres à thé près du poêle et n’oubliez pas le rhum. Il est bon d’avoir chaud quand on parle du froid.

Il y a des gens, surtout des hommes, qui n’apprécient pas la sentimentalité et qui ont une forte aversion pour Noël. Mais je garde un très bon souvenir d’au moins un Noël dans ma vie. C’était la veille de Noël 1908 à Chicago. »

Le narrateur était arrivé en novembre à Chicago. Le chômage y sévissait durement. Comme chaudronnier il était condamné à accepter n’importe quel travail misérable afin de boucler son mois. Le vent avait soufflé durant tout le mois de décembre sur le lac Michigan. Il faisait froid et vers la fin du mois, même les entreprises d’emballage de viande cessèrent leurs activités. Les chômeurs se retrouvèrent froidement sur le pavé.

« Chaque jour nous parcourions la ville en tous sens dans l’espoir de trouver un travail quelconque et nous étions soulagés de pouvoir nous caser le soir dans un bistro minuscule du quartier des abattoirs rempli de gens fourbus. Au moins, il y faisait chaud et nous pouvions rester assis tranquillement. Nous prolongions un verre de whisky aussi longtemps que possible, nous étant privés toute la journée en vue de cet unique verre de whisky qui contenait en lui chaleur, agitation et camaraderie, tout ce qui nourrissait encore quelque espoir chez nous. »

C’est aussi là qu’ils se rencontrèrent la veille de Noël. Ils étaient désespérés. Le whisky était encore plus dilué que d’habitude. Vers dix heures, des gars arrivèrent et payèrent une tournée générale. Tout le monde se procura un nouveau verre de whisky et on regroupa les tables pour plus d’intimité, mais le cœur n’y était pas. Au contraire, les hommes semblaient honteux de ne pouvoir payer quelque chose en retour aux autres.

La soirée prit alors une sale tournure. Les chômeurs imaginèrent quelques cadeaux diaboliques et offrirent au tenancier un seau de neige sale et fondue pour rallonger son whisky pour qu’il suffise encore jusqu’au Nouvel An. Ensuite, ils ficelèrent en paquet toutes les pages des postes de police de la ville qu’ils avaient arrachées à l’annuaire téléphonique. Ils l’emballèrent dans du papier journal et l’offrirent à un homme qui se tenait replié sur lui-même et qui, craintif et aux abois, semblait avoir quelque chose à dissimuler. Brecht continue ainsi:

« Alors une chose étrange se produisit. L’homme triturait la ficelle qui liait le paquet, lorsque son regard, vide en apparence, tomba sur la feuille de journal dans laquelle les pages d’annuaire étaient emballées. Son regard s’illumina soudainement. L’homme maigre se pencha bien bas afin de mieux lire. Jamais auparavant je n’avais vu lire quelqu’un de cette manière. Il engloutit tout bonnement ce qu’il lisait. Puis il leva les yeux. Je n’avais jamais vu auparavant de regard aussi lumineux que le sien.

« Je lis à l’instant dans le journal », dit-il d’une voix rauque et posée contrastant avec son visage rayonnant, « que l’affaire a été élucidée il y a bien longtemps. Tout le monde dans l’Ohio sait que je n’avais absolument rien à voir avec ça. » Puis il rit.

Nous autres, rassemblés autour de lui, sommes restés surpris parce que nous nous attendions à une toute autre réaction. Nous comprîmes alors que cet homme avait été l’objet de graves soupçons, qu’il avait été innocenté et qu’il venait de l’apprendre dans le journal. Nous nous mîmes à rire presque de bon cœur (…), et ce fut une excellente fête de Noël, qui se prolongea jusqu’au matin et satisfit tout le monde.

Face au contentement général, peu importait de savoir qui de nous ou du Bon Dieu avait choisi cette page de journal en particulier. »

 

(Traduit par Annelise Délèze et Margaret)

Photo: ©  iwona golczyk  / pixelio.de