Aujourd’hui, il serait impossible d’imaginer une université dans une petite ville de 10 000 habitants. Mais il y a 550 ans, en tant que centre supra-régional, Bâle faisait presque figure de grande ville. En 1448, le concile de Bâle s’était achevé entre ses murs, au bout de 17 ans. Désireux de créer une université, des religieux érudits réussirent à éveiller l’intérêt des autorités de la ville. L’occasion se présenta dix ans plus tard, lorsque Enea Silvo Piccolomini fut élu pape sous le nom de Pie II. Piccolomini avait en effet participé en tant que secrétaire de la Conférence épiscopale au concile de Bâle et ne tarissait pas d’éloges sur la cité avec ses jolies maisons, ses écoles dirigées par les religieux, ses fontaines et ses places.
Bâle dépêcha son maire à Rome où celui-ci se fit remettre par le pape, en novembre 1459, l’autorisation de fonder une université. Tout se déroula très rapidement. Comme l’université avait racheté avant l’inauguration un bâtiment vide à la ville pour la somme de 900 florins, l’enseignement put débuter le jour qui suivit la cérémonie solennelle à la cathédrale le 4 avril 1460. La haute école bâloise avait donc pour ainsi dire coiffé au poteau l’université voisine de Fribourg-en-Brisgau, inaugurée certes trois ans plus tôt mais qui ne put entrer en fonction que trois semaines après elle. Bâle est donc, et de loin, la plus ancienne université de Suisse. Celles de Zurich (en 1833) et de Berne (1834) n’ont été fondées que près de 400 ans plus tard. […]
Les premiers orages ne tardèrent pas à s’abattre sur la tête des pères de l’université. En 1501, au moment où Bâle rejoignit la Confédération, la question de sa fermeture se posa pour la première fois.
En 1529, la ville fut ébranlée par la Réforme : La Ville de Bâle choisit de rejoindre les Protestants. Ce qui provoqua de violents débats au sein de l’université. De nombreux professeurs quittèrent la ville pour aller à Fribourg. » Avec des conséquences dramatiques : sur l’ensemble de l’année 1529, on ne recensa qu’une seule immatriculation. Le parlement communal confisqua sceptre et sceau à l’université et interrompit l’enseignement. Plusieurs professeurs continuèrent néanmoins d’enseigner. En 1532, l’établissement fut placé sous l’autorité du parlement et rouvert en tant qu’institution réformée. Mais cette période fut aussi marquée par l’une des heures de gloire de la haute école. Malgré les turbulences, c’est en 1531 que le professeur de médecine Oswald Bär y effectua la première dissection anatomique, faisant ainsi de sa faculté de médecine l’une des meilleures d’Europe à la fin du XVIe siècle.
L’université joua également un rôle au niveau économique. Ce sont notamment les imprimeries locales qui en profitèrent. Au milieu du XVIe siècle, la ville de Bâle abritait de nombreux imprimeurs dont des gens célèbres comme Amerbach, Petri, Froben ou Oporin. C’est chez Oporin que le médecin André Vésale qui enseignait à Padoue fit imprimer en 1543 son célèbre ouvrage richement illustré sur la constitution du corps humain. La même année, il procéda à Bâle à la préparation du squelette d’un criminel tristement célèbre qui avait été exécuté et l’offrit à l’université. Ce dernier est encore conservé au Musée anatomique : il s’agit de la plus ancienne préparation anatomique historiquement certifiée du monde.
Pendant une bonne partie de son histoire, la haute école accueillit étonnamment peu d’étudiants. Les chiffres exacts sont difficiles à trouver car la durée d’immatriculation des étudiants n’a commencé à être recensée qu’à partir de 1853. En 1776, un voyageur de passage estima le nombre d’étudiants entre 60 et 70 et pour 1827, on évoque un total de 121. Au milieu du XIXe siècle, un journal bâlois s’est même gaussé, affirmant que l’arrivée de chaque étudiant était saluée à la manière de celle d’un bateau par une salve d’artillerie.
De fait, la haute école n’avait guère besoin de place : au début, toutes les facultés et disciplines étaient réunies dans le bâtiment de l’ancienne université, situé au Rheinsprung. [ …]. Une partie de l’enseignement avait lieu dans les appartements des professeurs.
Mais des voix s’élevaient aussi régulièrement dans la population, jugeant la haute école inutile et superflue. Au milieu du XIXe siècle, la situation s’envenima. Le projet débattu depuis longtemps d’une université fédérale destinée à l’ensemble du pays menaçait de devenir réalité. Bâle qui craignait de perdre son alma mater s’y opposa. Et en 1851 une interpellation fut adressée au Grand Conseil bâlois demandant sa suppression et sa transformation en école des arts et métiers. Mais le parlement la refusa et l’idée d’une université nationale fut également rejetée.
Avec l’essor des sciences naturelles, la réputation de l’université connut une ascension spectaculaire. L’argent afflua et de nouveaux bâtiments imposants furent érigés : le Bernoullianum en 1874, baptisé ainsi en hommage à la célèbre famille de mathématiciens dont cinq représentants effectuèrent des recherches et enseignèrent à Bâle. Puis le Vesalianum en 1885, à la mémoire d’André Vésale. Cet agrandissement s’accompagna d’une rapide augmentation des effectifs estudiantins. En 1919, Bâle accueillit pour la première fois plus de mille étudiantes et étudiants. Aujourd’hui, ils sont près de 12 000. Pourtant, il y a encore vingt ans, l’avenir s’annonçait sombre : l’ancien recteur Carl Rudolf Pfaltz envisageait publiquement en 1988 de fermer la haute école, en raison de la détérioration de la situation financière. Cette dernière s’est améliorée de manière durable avec la décision prise en 2007 par le demi-canton de Bâle-Campagne de soutenir paritairement l’université avec Bâle-Ville. Jusque-là, sa participation était plus faible.
Se profiler : une pression croissante
Et où en est-on aujourd’hui ? Selon son recteur Antonio Loprieno, l’Université de Bâle doit relever des défis semblables à ceux des autres établissements de taille moyenne. En tant qu’université complète, elle a pour devoir de mener de front enseignement et recherche, ce qui suppose des compromis. Aujourd’hui, la recherche est sous pression, sommée de se profiler et de faire acte de présence dans la sphère publique. A ce niveau, l’Université de Bâle mise surtout sur la culture et les sciences du vivant. « Les Pôles de recherche nationaux Critique de l’image et Nanosciences soutenus par le Fonds national suisse contribuent notamment à renforcer ces domaines », estime le recteur.
Mais l’avenir de l’université n'inquiète pas Antonio Loprieno. Du moins tant que le monde politique reste fidèle à la structure décentralisée du paysage universitaire suisse, précise-t-il. Les Bâlois ont d’ailleurs déjà réussi, il y a cent cinquante ans, à combattre avec succès l’idée d’une université nationale.
Source : FNSR, Horizons, juin 2010
(Article légèrement écourté)